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Aldo Ciccolini, le doyen des pianistes

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Aldo CiccoliniÀ quelques jours de son récital parisien, , doyen des pianistes en activité, s’est entretenu avec ResMusica.

« J’imagine assez l’Asie devenir le dépositaire de notre patrimoine de culture. »

Resmusica : vous jouez le 27 en récital au théâtre des Champs-Élysées, avec au programme les quatre danses espagnoles et la Fantasia Bœtica de De Falla ? Il s’agit d’œuvres peu jouées, qu’est-ce qui vous attire vers ce répertoire ?

Aldo Ciccolini : J’ai interprété beaucoup d’autres choses peu jouées : Satie, Severac, etc. Je pense que l’interprète doit être un médiateur et qu’il ne doit pas adopter la solution de jouer un répertoire dans lequel il brille. On ne peut pas blâmer un jeune pianiste de s’en tenir à un répertoire très connu, il cherche à se faire connaître et donc à flatter les habitudes d’un public. Mais ce que je ne pardonne pas, c’est le manque d’imagination de certains interprètes qui ont obtenu la reconnaissance d’un public. Ces derniers peuvent se payer le luxe de faire quelque chose de plus que les pianistes qui débutent.

RM : Parmi les jeunes interprètes actuels, il y en a-t-il un que vous admirez tout particulièrement ?

AC : Il y en a plusieurs que j’admire beaucoup, je ne peux pas tous les citer, cependant, je parlerais tout spécialement de mon très jeune collègue Nicholas Angelich qui a été mon élève au Conservatoire de Paris et que je trouve très intéressant. Il a des qualités artistiques, musicales et une maturité étonnante. Lui c’est quelqu’un qui aurait tendance à suivre un peu la solution « diffusion ».

RM : Et hormis les pianistes ?

AC : La musique est ma seule activité, j’ai peu de temps pour voir ce qui se passe en littérature, etc. je suis surtout préoccupé par les questions musicales. Je cite Angelich, parce que c’est vraiment flagrant mais il y en a d’autres qui vont dans une certaine direction et qu’il faudrait aider, aujourd’hui, c’est très difficile de se faire connaître. Très sincèrement je n’aimerais pas être à la place des jeunes artistes aujourd’hui. Pour moi, c’était plus simple, d’abord parce qu’il n’y avait pas cette espèce de scandale que représentent les concours internationaux qui sont devenus des manifestations sportives où l’on récompense les pianistes qui jouent le plus fort et le plus vite. De plus, ils sont jugés par des professeurs de conservatoire certes, mais qui sont privés des paramètres que constitue l’exercice de la carrière de concertiste. Je pense que les jurys de concours internationaux devraient être constitués seulement de pianistes militants.

RM : Vous évoquez votre passage au conservatoire, quelle leçon retient l’interprète de son métier d’enseignant ?

AC : L’enseignement m’a apporté énormément, bien que j’aie commencé à enseigner assez tard, à la demande du ministre de la culture de l’époque. Pour moi cela a été une expérience merveilleuse. D’abord, j’admirais le niveau des conservatoires. Ce n’était pas facile du tout de passer l’examen d’admission. Les élèves du point de vue instrumental étaient vraiment très brillants…. Donc l’enseignement est devenu très vite une question d’esthétique musicale, de choix. Cela m’a permis de prendre une certaine distance, de remarquer certains problèmes. Par exemple, il m’est arrivé de modifié une partition, les élèves avaient parfois des idées. Je me souviens d’un jeune étudiant qui était doué pour tout, qui un jour est arrivé avec le Scherzo de la sonate n°3 de Chopin. Il avait un doigté invraisemblable, auquel je n’avais jamais pensé et pourtant c’était le seul doigté qui permettait une majoration extraordinaire, c’est celui que j’emploie maintenant.

RM : Dans votre parcours d’interprète, est-ce que vous gardez une émotion particulière ?

AC : Il y a plusieurs émotions : ma victoire au concours Marguerite Long – Jacques Thibaud, mes débuts à New York et le fait d’avoir collaboré avec Jacques Thibaud avant qu’il ne disparaisse.

RM : Que pensez vous de la place actuelle de la musique ?

AC : La musique traverse une crise, mais je crois que tous les arts traversent une crise.

RM : Paradoxalement il n’y a jamais eu autant d’interprètes …

AC : Oui, mais paradoxalement, il y a peu très peu d’intérêt pour la culture, elle est devenue une sorte de luxe un peu désuet. J’imagine assez l’Asie devenir le dépositaire de notre patrimoine de culture. Il faut se préparer à un crépuscule très triste de la musique en Europe, mais heureusement les asiatiques ont beaucoup d’intérêt pour la musique Européenne. C’est très positif. On commence à voir des interprètes chinois c’est-à-dire des gens qui ont parfaitement assimilé un style, une culture qui n’est pas la leur.

RM : L’interprète idéal ?

AC : C’est une personne qui doit tout jouer, naturellement je ne porte pas mon regard sur la musique ainsi dite « contemporaine » qui ne m’intéresse pas du tout. Ce qui me plaît, c’est une musique contemporaine qui est déjà vieille, qui est déjà musique.

RM : Que pensez vous des correspondances entre les arts ? Vous arrive-t-il de vous appuyer sur des éléments extra musicaux afin de servir votre interprétation ?

AC : Oui, par exemple, il est impossible de jouer la musique de Debussy sans penser à certains peintres. C’est intéressant, mais l’élément musical doit primer. Notre rêve à nous, pianistes, c’est d’imiter la voix humaine. Je me suis beaucoup intéressé à l’opéra, justement parce que j’ai pour regret de ne pas pouvoir imiter la voix, la respiration… Notre legato, par exemple, est artificiel, il faut donc chercher à créer l’illusion du chant.

RM : Quel type de salle aimez-vous ?

AC : Il y a des salles que j’adore : le Concertgebouw d’Amsterdam est une salle admirable mis à part l’escalier qu’il faut descendre pour arriver sur scène : il n’en finit plus, j’ai toujours la terreur de tomber. J’aime les grandes salles et il y a des grandes salles qui sont très intimes par exemple la salle Gaveau. J’aime jouer sur des pianos Fazzioli, leur palette sonore est très agréable, ce sont des instruments qui permettent beaucoup de choses.

RM : Et votre engouement pour la France ?

AC : La France, c’est ma patrie, c’est le pays que j’ai choisi, qui ne m’a pas été imposé par la naissance, la planète ne serait pas vivable sans la France, sans ses musées, sans le Louvre. J’ai vécu plus en France qu’en Italie. Je place aussi un compositeur français comme Debussy à la même hauteur que Beethoven, c’est un monument.

Crédits photographiques : © Bernard Martinez

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