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The Hilliard Ensemble dans un Pérotin contemporain

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Thy Kiss of a Divine Nature, the contemporary Perotin. Film documentaire en une seule partie en langue allemande. Réalisation : Uli Aumüller. Sous-titrages en anglais, français, japonais, espagnol. 2 DVD + 1 CD audio bonus Arthaus Musik 100 695. Zone 0. Durée : 380’

 

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Uli Aumüller signe ici un film documentaire pour le moins original, mystérieux, mais curieusement fascinant. Oubliés les traditionnels commentaires accompagnant les images parsemées d’interludes musicaux et d’interventions de spécialistes ; Le réalisateur choisit l’option de la mise à distance du spectateur et la théâtralisation de tous les participants, qu’ils soient historiens, musicologues, chanteurs, danseurs ou chorégraphe.

Le spectateur contemple cette symbiose audiovisuelle d’un œil et d’une oreille extérieure, tout en étant pleinement plongé dans cet univers singulier. C’est la musique du compositeur Pérotin qui est au centre des intérêts, mais le documentaire digresse quelque peu vers une exploration plus large de l’époque à laquelle vivait l’énigmatique « Perotinus Magnus », pour y retrouver tout un contexte historique, artistique et idéologique duquel ont surgi les premières véritables et authentiques polyphonies.

Il s’agit surtout d’insister sur l’importance révolutionnaire que constitue l’œuvre de Pérotin, disciple de Léonin et fin représentant de l’Ars Antiqua cultivé à Notre Dame de Paris au XIIe siècle ; avec lui s’ouvre une ère inestimable de conséquences bienheureuses pour l’Histoire de la Musique Occidentale, avec comme point de départ les prémisses systématisées de l’écriture polyphonique, mais aussi la toute première systématisation du temps musical, de la mesure musicale. Pérotin est en effet le premier à permettre à la musique de se distinguer du temps psychologique, pour adopter un ordre temporel de nature chronologique, c’est-à-dire mesuré mathématiquement. Contemporain de l’invention de l’horloge mécanique et de la définition des premières unités de mesure du temps, Pérotin bouleverse l’ancienne conception d’un temps organique, répétitif comme le souffle ou le rythme des saisons, au profit d’un temps rationalisé, divisible en petites unités temporelles. Plus concrètement, Pérotin innove l’écriture neumatique en donnant le tempo d’un chant par une indication décimale. Il en résulte une musique à deux, trois ou quatre voix, dont les lignes musicales respectives obéissent à leur rythme propre, tout en étant synchronisées, un peu comme le font les différents rouages d’une horloge.

Les interviews de savants comme on en voit dans les documentaires classiques, assis à leur bureau devant des étagères pleines de livres, cèdent ici place à des conversations passionnées d’historiens faisant leurs courses dans un supermarché, à des débats universitaires voir à des disputes scolastiques dans les stalles de la magnifique cathédrale gothique du Schleswig. Ces mises en scènes originales peuvent surprendre, fasciner ou interpeller le connaisseur, mais risquent d’effrayer ou d’ennuyer le néophyte, tant les discours passent parfois pour abstraits et spécialisés.

Plus étrange et déroutante encore est peut-être la partie du film consacrée à la chorégraphie de Johann Kresnik, qui travaille avec ses deux danseuses sur une adaptation des textes de la musique vocale de Pérotin. C’est l’occasion d’en apprendre plus sur les théories extravagantes du sens ecclésiastique de l’Immaculée Conception, de la fécondation supra-sexuelle de la Vierge Marie par un rayon lumineux d’origine divine, d’où le titre du film, « Ton divin baiser ». Au final, le documentaire ose une audacieuse rencontre entre l’art contemporain et la théologie médiévale, pour proposer une lecture contemporaine et plus compréhensible de la musique de Pérotin ainsi que les textes qu’il met en musique ; par la projection d’images et de couleurs sur les chants sacrés interprétés avec finesse, beauté et pureté par l’Ensemble Hilliard dans l’enceinte même de l’Eglise, filmés par une caméra flottante tel le gracieux vol planant d’un ange, le film semble vouloir exprimer le caractère fuyant du temps qui passe sous l’angle de l’éternité ; on se laisse séduire par la beauté des images, envoûter par la beauté des sons, pour un voyage métaphysique des plus apaisants…

Les membres de l’ensemble Hilliard ont depuis longtemps prouvé la très haute qualité de leur interprétation, et ils ne déçoivent en aucun cas leur réputation dans ce documentaire qui leur laisse de longues minutes pour faire revivre dans des lieux grandioses les chants de Léonin, Pérotin et d’autres compositeurs anonymes du XIIe siècle. Leurs timbres de voix, différents mais si purs et si feutrés, forment un alliage sonore des plus resplendissants.

Outre le film en lui-même, ce très beau coffret qui s’ouvre comme on ouvrirait les portes d’une cathédrale contient en bonus un CD audio des chants interprétés par les Hilliard ainsi qu’un autre DVD avec quelques surprises, notamment le making-off du documentaire, ou encore les explications plus détaillées du réalisateur lui-même à propos de ses idées dans le film (en langue allemande avec sous titrages anglais uniquement).

Etrange de par sa conception, son originalité et sa façon singulière d’aborder les sujets, le film séduira pourtant quiconque passionné par les origines de la musique moderne, les débuts de la polyphonie, tant il insiste à la fois sur le côté mystérieux et révolutionnaire de la musique de Pérotin, divine lumière jaillie des ténèbres médiévales…

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Thy Kiss of a Divine Nature, the contemporary Perotin. Film documentaire en une seule partie en langue allemande. Réalisation : Uli Aumüller. Sous-titrages en anglais, français, japonais, espagnol. 2 DVD + 1 CD audio bonus Arthaus Musik 100 695. Zone 0. Durée : 380’

 
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