Artistes, Compositeurs, Entretiens

Ada Julia Stilman, compositrice féérique

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Ne vous fiez pas aux apparences, ni aux préjugés sur les compositeurs. Si un petit bout de femme aux cheveux de feu se présente à vous pour vous parler de sa musique, prenez le temps de l’écouter, vous tomberez sous le charme féerique d’une femme compositeur. ResMusica vous présente qui n’est pas autant dans les nuages qu’elle semble nous faire croire. Elle a aussi un humour et un cœur d’une générosité rare.

« Mon prénom Ada, en espagnol veut dire « fée » avec la lettre « h » que l’on ne prononce pas, hada. »

ResMusica : Dites-nous comment vous avez reçu l’enseignement de Messiaen ?

Ada Julian Stilman : Après mon doctorat en composition musicale à l’université de Maryland (Washington DC), est venu à l’American University pour donner des master classes. J’ai beaucoup aimé son style mystique. Il faisait aussi appel aux références bibliques de la Genèse. Ensuite, j’ai été invitée par le compositeur américain Gunther Schuller à Tanglewood, Berkshire Music Center (Massachusetts), pour les cours de composition de Messiaen qui était en résidence au festival de Tanglewood, pendant l’été. Messiaen parlait seulement le français, son traducteur, un américain qui était un de ses élèves à Paris, ne traduisait en anglais que l’aspect technique de ce que Messiaen expliquait à ses élèves. Heureusement à Buenos Aires j’avais étudié quelques années le français à l’Alliance Française. J’ai donc constaté que la partie eidétique de l’analyse qu’il faisait de ses œuvres était tronquée. Messiaen parlait de la Vie de sa musique et du sens qu’il lui donnait. Par exemple, je me rappelle comment Messiaen expliquait son œuvre Turangalila, toute l’histoire derrière les notes (sans traduction), inoubliable !

Messiaen examinait aussi les compositions de ses élèves et les commentait pendant tout le cours. Je me rappellerais toujours de ce qu’il a dit sur ma musique : qu’elle avait la force d’évocation de la musique de Villa-Lobos et que c’était pour les grands théâtres du monde. Après avoir écouté ma musique, dans un autre cours, Messiaen est venu à moi seule pour me parler. Il m’a dit : « Tous les techniciens de l’IRCAM à Paris sont en train de rechercher comment moi, , je vois les couleurs… ». Plus tard j’ai commencé à voir les couleurs dans ma musique aussi.

J’ai raconté cette anecdote sur Messiaen pendant un séminaire à la CDMC, où Célestin Deliège présentait son livre 50 ans de musique contemporaine, de Darmstadt a l’IRCAM, à la grande consternation de quelques musiciens présents ! Célestin Deliège était surpris de mon intervention et m’a demandé des détails sur cette confidence de Messiaen.

RM : Comment êtes vous devenue mystique ?

AJS : Mon prénom Ada, en espagnol veut dire « fée » avec la lettre « h » que l’on ne prononce pas, « hada ». Quand j’étais petite ma mère me déguisait en fée pendant les carnavals à Buenos Aires, avec une longue robe et un chapeau conique éparpillé d’étoiles et une baguette magique dans la main. Je demandais « pourquoi la baguette magique ? » et on me répondait que c’était pour faire des miracles. Tout le monde me regardait et je pense que je savais déjà que j’avais une relation particulière avec le monde dans une autre dimension, et j’ai tout refoulé dans mon inconscient puis tout est revenu avec la musique.
Je me souviens que dans ma famille, quand quelqu’un était très malade et que les médecins ne pouvaient rien pour lui ou elle, on allait voir mon grand-oncle pour lui demander de le guérir. Et moi petite fille qui était dans sa maison pour jouer avec son grand fils, je me cachais derrière les rideaux de sa chambre et j’ai quelquefois regardé et entendu comment mon grand-oncle, une fois seul, faisait ce que j’appelle maintenant un rituel, avec le feu des bougies devant un miroir et avec des invocations en araméen et hébreu, c’était une communication directe avec une autre dimension. Quelques jours après la personne malade avait recouvré la santé ! J’ai grandi avec ce sentiment de l’existence d’une dimension féerique dont j’étais l’empreinte par mon nom. Et aussi par l’expérience vécue d’avoir été témoin plusieurs fois de ce qu’une personne unique peut réaliser autrement que par la médecine. C’est par l’exemple de mon grand-oncle que je suis devenue plus tard kabbaliste.

Je suis la seule de ma famille à qui il a passé cette inspiration métaphysique et peut-être aussi le pouvoir. A l’occasion de mon premier prix de musique symphonique 2003 à la biennale Malta International, dans une master class que j’ai donnée dans le Tempra Museum for Contemporary Art, Lydia Oukhaneva, docteur holistique de Russie et musicienne, spécialiste du son guérissant, a remarqué les vertus de ma musique. Elle m’a aussi écrit « Vos compositions psychédéliques transforment des sentiments enfouis profondément et libèrent des vibrations de spontanéité. Les sons et les images de vos compositions attirent l’attention dans différents niveaux d’expérience. La riche palette des harmonies de votre musique élargit le ressenti sensoriel et augmente l’imagination »

RM : Comment votre famille est-elle arrivée sur le continent sud américain ?

AJS : La famille de mon père est venue d’Odessa, Ukraine. Il aurait bien voulu être violoniste et cela a été une frustration toute sa vie. La famille de ma mère est quant à elle de Roumanie.

J’ai compris comment sont arrivés ces deux familles en Argentine en 2002, quand j’ai gagné à Londres un prix de la European Foundation for Jewish Music. Dans une de leurs études ils expliquaient comment des mécènes juifs ont payé le voyage de familles entières de l’Europe de l’Est au continent sud américain. Plus récemment, dans un article que Lionel Rocheman a écrit sur moi dans sa rubrique « Pléonasme », dans l’hebdomadaire « Actualités Juives » du 30 mars 2006, il me compare aux musiciens argentins juifs Daniel Barenboïm, chef d’orchestre et pianiste et Marta Argerich, pianiste. Leurs familles sont arrivées en Argentine dans les mêmes conditions que les miennes. Il ajoute « Ada tant de fois admirée par ses maîtres et ses pairs…notre Argentine née native est en bonne compagnie, et ne la dépare pas. »

Stilman est un nom d’Odessa. Ma grand-mère ukrainienne, Rebeca, possédait un talent extraordinaire : son rire ! Quand quelqu’un dans la famille était de mauvaise humeur, quand les personnes commençaient à se disputer, elle leur disait que c’étaient des folies, et commençait un crescendo de rire pur, les autres personnes arrêtaient ces mauvaises émotions et la contemplait admiratives dans un silence étonné et commençaient à rire aussi. Quelle grande artiste ! J’ai reçu d’elle ce cadeau (rire).

Grâce à votre question je fais pour la première fois la comparaison et ressemblance entre ma grand-mère Rebeca et Sarah, la femme d’Abraham, le premier kabbaliste. « Et Sarah dit, Dieu m’a faite pour rire, de sorte que ceux qui m’écoutent vont rire avec moi » [Genèse 21 : 6]

RM : Pourquoi avez-vous commencé vos études musicales par le piano ?

AJS : Le jour de mon troisième anniversaire à Buenos Aires, ma grand-mère maternelle roumaine, Flora, m’a donné en cadeau un magnifique petit « toy piano » à queue. Je me demande où elle avait trouvé l’argent pour l’acheter ? Elle a dit à toute la famille « Ada sera une très grande musicienne ». Peu de temps après elle est décédée car elle était très malade. J’étais bouleversée, c’était la première perte d’un être cher. En même temps, je devais dormir dans mon petit lit près de mes parents, je me rappelle que tous les soirs on écoutait un feuilleton à la radio qui racontait la vie de Schubert et j’écoutais sa musique dans la nuit ; je sais maintenant que c’était la Symphonie Inachevée de Schubert qui remplissait mon imaginaire d’enfant de moins de trois ans. Dans le feuilleton de la radio, en même temps que ma grand-mère, Schubert décède aussi. Mais le feuilleton continuait avec une femme qui l’avait aimé et qui apportait des fleurs sur sa tombe. Schubert était décédé mais sa musique, elle, était vivante et on continuait à l’écouter ! Dans la douleur de la perte de ma grand-mère, ce feuilleton radio sur Schubert a été pour moi une leçon inoubliable de l’immortalité de la musique.

J’ai toujours pensé que la phrase de ma grand-mère était une prophétie mais plus tard, alors que j’étais déjà Docteur en musique, j’ai demandé à ma mère quelle était la raison du cadeau de ma grand-mère, pourquoi moi et pas les autres cousins et cousines de la famille ? Ma mère m’a avoué que sa mère avait fait ça parce que, pendant les mariages juifs à Buenos Aires, il y avait des orchestres et moi, petite fille, plusieurs fois, je montais sur la scène avec les musiciens et je commençais à danser lorsque les musiciens jouaient. Tous les couples arrêtaient de danser pour me regarder, alors ma grand-mère a compris ma grande attraction pour la musique. Aujourd’hui je suis persuadée que la vocation passe par le vrai amour et la reconnaissance de quelqu’un. Cet amour de ma grand-mère est resté en moi.

RM : Comment avez-vous commencé vos études musicales ?

AJS : C’était très difficile car mes parents voulaient plutôt que je fasse une carrière dans le commerce. J’ai du pleurer et continuer à demander. Entre-temps, moi, la fille aînée et première génération argentine, j’avais réussi à l’école élémentaire pas seulement à être une des meilleures élèves, mais aussi, dans les fêtes à l’école ou dans les théâtres du quartier je récitais ou dansais. J’étais Merceditas, la fille aimée du général San Martin, le plus grand héros argentin, qui avait libéré l’Argentine, le Chili et le Pérou de l’empire espagnol ; pour qui il avait écrit les Maximes pour sa vie ; je récitais pendant les danses du flamenco : « Aquí vengo a traerte, madre Andalucía, los desbordamientos de mi fantasía y las marejadas de mi corazón… » Je dansais aussi sur les Romances sans paroles de Mendelssohn. Mon examen d’entrée à l’école secondaire a été très important. J’avais onze ans. Mes parents avaient demandé à l’un de mes cousins, Isabelino, de me préparer. J’ai obtenu 45 points, c’était la meilleure note de Buenos Aires. Mes parents ont fait une grande fête pour toute la famille pour célébrer ma victoire et j’ai remercié mon cousin ! Quand mes parents ont vu tout ça, ils m’ont finalement permis d’étudier avec un professeur de piano du quartier. Mon père venait souvent assister à mes cours de piano. Quelquefois il me chantait des chansons slaves en s’accompagnant au piano avec un doigt, et avec une grande émotion.

J’ai obtenu un diplôme de professeur de piano du Conservatoire Santa-Cecilia à Buenos Aires et tout de suite, sur le conseil d’une amie, j’ai insisté à nouveau pour étudier avec le pianiste Roberto Castro, fils du grand chef d’orchestre argentin Juan José Castro. Il avait appris la technique à travers l’enseignement du maître Scaramuzza. C’est la technique utilisée par quelques grands pianistes comme Walter Gieseking et Claudio Arrau. Celle-ci passe par l’égalité de la distribution du poids, de la relaxation des bras à travers les doigts qui deviennent ainsi les transmetteurs de l’expression pure du corps entier. C’était nécessaire d’oublier tout le training antérieur pour pouvoir commencer ces études. Après quelque temps de leçons de piano j’ai commencé à étudier des œuvres importantes du répertoire de la musique. C’était entrer dans une dimension d’une richesse inouïe…

RM : Quand avez-vous commencé à étudier la composition musicale ?

AJS : Après plusieurs années d’étude de piano j’ai annoncé à Roberto Castro que je voulais aussi étudier la composition. Il m’a recommandé à Gilardo Gilardi, compositeur italien, qu’il considérait comme le meilleur professeur de composition de Buenos Aires. Grâce à sa recommandation Gilardo Gilardi m’a pris comme élève. Avec lui j’ai étudié la théorie, l’harmonie, le contrepoint, la fugue et la composition. C’était un enseignement unique. Il me demandait parfois de rester après ma leçon pour que je puisse voir comment il composait une œuvre. Il disait aussi « Touchez mon bras, il brûle de musique ». Du premier exercice de contrepoint qu’il m’avait demandé de faire et que je le lui donnais pour corriger, il disait « Imaginez-vous que maintenant s’ouvre la porte et rentre Johann Sebastian Bach ». C’est lui qui vient à vous pour lire votre musique. J’ai ressenti une émotion indescriptible de responsabilité… Par l’invitation de Gilardo Gilardi j’avais Bach regardant ma musique, dans mon imagination, tous les cours. C’était merveilleux ! (rire)

RM : Quand êtes vous partie aux Etats-Unis ?

AJS : Après quelques années d’études de piano et de composition musicale, je suis partie aux Etats Unis, Washington DC, pour des raisons intimes de ma vie personnelle. J’ai contacté l’Université du Maryland. Avec les recommandations de mes études privées avec Gilardo Gilardi et Roberto Castro de Buenos Aires, et du Music Departement de Maryland University, sans avoir les équivalences d’un collège américain, le conseiller de l’Université, après un rendez-vous très complet, a décidé de m’aider et j’ai reçu une lettre avec son accord pour réaliser mes études pour la maîtrise de composition musicale.

Je devais tout mémoriser parce que je parlais l’espagnol et pas l’anglais. Mon premier professeur d’histoire de la musique me disait qu’il aimait l’originalité de mes travaux musicologiques dans son cours, et qu’il voulait me recommander pour une bourse de l’Université pour étudier la musicologie. J’étais bouleversée parce que je n’avais pas d’équivalences d’université mais seulement l’acquis de mes études privées à Buenos Aires. Suspens… Finalement, au retour du courrier, une lettre arrive du conseiller de l’Université : le dossier de mes équivalences universitaires avait brûlé dans un incendie de quelques fichiers, mais il se rappelait de moi et mes équivalences étaient correctes. Quel cadeau ! (rire) Après ça j’ai décidé que je voulais continuer mes études avec un « Major en composition musicale ».

J’apprenais l’anglais en même temps et à la fin de ma Maîtrise de Composition Musicale, pour faire le Doctorat, le département de musique m’a offert une bourse, « the Graduate School Fellowship ». J’étais enchantée ! (rire) Mon professeur de composition pour mon doctorat, Lawrence Moss, m’a indiqué lors de ma première leçon que mon professeur pour la maîtrise, le compositeur américain Morton Subotnick, avait réuni les professeurs du département de Musique pour leur demander de me soutenir dans mes études. Cela a été un soutien extraordinaire ! Grâce à la recommandation de Morton Subotnick j’ai pu faire mes études de Doctorat en Composition Musicale. J’ai fini mon Doctorat avec la distinction « Phi Kappa Phi », comme meilleure élève de ma promotion.

RM : Comment vos compositions sont-elles reçues et ressenties aujourd’hui ?

AJS : On dit que mes œuvres ont la vitalité, les émotions, qu’on voit les images, qu’elles sont mystiques et aussi sensuelles pour ceux qui les écoutent. La création mondiale de ma cantate n° 3, Cantares de la madre joven (Chansons de la jeune mère) par le Chœur Britten, soprano soliste Elysée Daniel, Ensemble Instrumental Bernard Desgraupes, dirigés par Nicole Corti, chef de chœur de la cathédrale Notre Dame de Paris, a eu lieu le 9 avril 2002 en l’Église St-Louis en l’Ile à Paris. Plusieurs personnes de l’audience sont venues me communiquer leur grande émotion après avoir écouté mon œuvre. Après ma masterclass à Miami University, Composition Forum, le 9 avril 2004, je me rappelle qu’un élève du cours supérieur de composition m’a dit « Vous avez un titre de DMA (Doctor of Musical Arts) mais vous méritez plutôt un DMMA : Doctor of Musical and Magical Arts ».

Je vous invite à voir mon site où vous pourrez lire ce qu’on a dit de mes œuvres et aussi voir les dédicaces que m’ont faites les artistes Nils Burwitz et Ellen Lapidus qui ont écouté mon œuvre Images pour Cummings pendant le Festival Iles Baléares 2002, joué par l’Orchestre Symphonique des Baléares dirigé par Daniel Tosi, avec moi-même comme soliste récitante. Ellen Lapidus, artiste en résidence de l’Orchestre Symphonique des Baléares, après m’avoir dessinée dans le concert pendant que je récitais m’a invitée chez elle dans sa maison à Jérusalem. Nils Burwitz réalisera plusieurs films sur mes œuvres. Leur reconnaissance a été très importante pour moi. Cela m’a fait me sentir très heureuse et j’ai aussi beaucoup apprécié la générosité dont ils ont fait preuve.

RM : Où vous situez-vous avec les différentes cultures dont vous êtes imprégnée ?

AJS : J’essaie d’intégrer les meilleures vertus de chaque culture et aussi leurs langues. Par exemple, dans mon œuvre Visiones pour piano et toy piano où piano seul, j’ai mis dans le troisième mouvement Rondas des chansons de mon enfance à Buenos Aires. Dans Cuadrados y Angulos (Carrés et Angles) basé sur un poème d’Alfonsina Storni avec des métaphores poignantes de symboles géométriques, je rends hommage à cette grande poétesse et féministe argentine. Mes études de maîtrise (MA) et doctorat en composition musicale (DMA) à Maryland University, Washington DC, m’ont montré et aidé à intégrer la discipline et la sensibilité des artistes et intellectuels américains. L’influence des Etats Unis se retrouve par exemple dans mon œuvre Images pour Cummings, avec des poèmes du poète américain E. E. Cummings. J’ai trouvé ses poèmes après avoir écrit mon œuvre, et ils correspondaient avec la musique que j’avais finie de composer et j’ai décidé de lui dédier. Quelle coïncidence magique ! Dans mon cycle de cantates Les Facettes de l’Amour Diamant j’ai utilisé différents poèmes. Pour ma cantate n°1, Oro Intimo, la facette de l’amour de la vie et l’amour universel, j’ai employé un poème du poète mexicain Amado Nervo : Hoy he nacido (Aujourd’hui je suis né). Mes cantates n°2 et n°3 Cantares de la madre joven (Chansons de la jeune mère) sont basées sur un poème de Rabindranath Tagore tiré de son livre Gitangali (Offrande des chansons) dans l’excellente traduction espagnole de Zenobia Camprobí, la femme de Juan Ramon Jimenez, érudite en langue bengali. J’ai composé ma cantate n°4, Barcarola, la facette de l’attente de l’amour de l’âme sœur, sur un des poèmes du poète chilien Pablo Neruda extrait de son livre Residencia en la Tierra (Résidence dans la terre). Ma cantate n° 5 Magic Rituals, la facette de l’amour cosmique, est inspirée d’un des poèmes du poète irlandais William Butler Yeats, A deep sworn vow. Aussi j’utilise une chanson de troubadour français du XIIIe siècle parce que les troubadours étaient de remarquables artistes. Tous ces poètes internationaux m’ont enrichie profondément avec leurs visions de l’art et de la vie, je suis énormément reconnaissante envers cette famille artistique. Dans la Kabbalah l’artiste a son karma dans la sephira Keter, Couronne, où se trouve la plus grande lumière. Keter a deux profils : la foi, et le plaisir inouï de l’exprimer dans l’art à travers la volonté de l’artiste.

 

RM : Depuis quand êtes vous intéressée par la Kabbalah ?

AJS : La mort d’un être cher très proche de moi m’a motivée pour chercher la révélation, Kabbalah veut dire recevoir la sagesse cachée et secrète et c’est une révélation. Je suis passée par différents niveaux d’intérêt. D’abord j’ai lu le livre de David Bakan « Einstein, Freud and Marx » dans lequel il raconte comment ils avaient étudié la Kabbalah. J’étais plutôt intéressée par Einstein. Il avait refusé d’aller à l’école ! Quand il avait 14 ans, finalement, sa mère a décidé de lui faire étudier avec un rabbin. Le rabbin était kabbaliste. C’est avec lui qu’Einstein a commencé son éducation… Plus tard, j’ai lu deux livres d’Abulafia, le kabbaliste espagnol du XIIIe siècle (Zaragoza) : « L’expérience mystique d’Abraham Abulafia » et « L’épître des sept voies ». Il dit que la musique est indispensable pour le rituel maintenant, comme elle avait été dans le Temple. Et que, des sept voies de la transmission de la Torah (Pentateuque), la plus importante c’est la septième, la tradition orale. Il y a quelques années j’ai vécu, comme d’autres personnes dans le monde, une expérience de NDE (expérience aux frontières de la mort) révélatrice, qui me confirme la connexion avec l’énergie universelle divine. Depuis que j’ai commencé à étudier toutes les voies d’Abulafia c’est un vrai crescendo en profondeur et fascination ! La Kabbalah est le système métaphysique le plus ancien. La Kabbalah n’est pas dogmatique, elle donne les clés…

J’ai été enchantée d’avoir pu dialoguer avec un maître kabbaliste américain à Paris qui m’a confirmé que mon grand-oncle à Buenos Aires avec ses guérisons merveilleuses était un kabbaliste ! Il m’a dit aussi que lui savait très bien que j’étais cachée derrière les rideaux de sa chambre… C’était grâce aux expériences que j’avais vécues avec mon grand-oncle à Buenos Aires que j’avais fait déjà la connexion !

A partir d’octobre 2004, après des expériences extraordinaires pendant ma première visite en Israël, a Safed, la ville des Kabbalistes, j’ai commencé à lire les livres d’un maître kabbaliste américain qui habite Tel Aviv, le rabbin Ginsburgh, sur la recommandation inspirée de l’un de ses disciples, Moshe Schlass, que j’ai connu à Jérusalem par l’intermédiaire de l’artiste Ellen Lapidus. A mon retour à Paris je lui ai téléphoné, nous avons parlé longuement et Ginsburgh m’a dit que surtout, la Kabbalah n’est pas seulement intellectuelle ! Son école ne reconnaît pas l’authenticité d’une personne qui se dit kabbaliste pour écrire un livre, donner une conférence où fonder un mouvement, si la personne n’a pas eu des révélations, des miracles, soi-même. Ginsburgh intègre aussi toutes les connaissances d’Abulafia dans ses enseignements. Les philosophes, je pense surtout à Levinas qui a dit qu’il n’a pas voulu s’intéresser à la Kabbalah parce que c’est un enseignement caché, a fait sa recherche seulement dans la philosophie. Les chercheurs, s’ils sont seulement intellectuels, n’ont pas commencé à effleurer la vérité de leurs traductions de livres kabbalistiques. Ceux qui donnent des conférences ou écrivent les livres qui, comme Abulafia aurait dit, ne connaissent pas encore l’union de l’intellect humain avec l’intellect Agens (l’intellect cosmique), sont arrivés et se sont arrêtés à la 4eme voie d’Abulafia… Ils n’ont pas connu les 5eme, 6eme et 7eme voies qui sont connues des vrais kabbalistes.

Artistes, philosophes, compositeurs et scientifiques ont utilisé des connaissances et techniques kabbalistiques dans leurs œuvres comme par exemple Leonardo da Vinci, Pythagore, Bach etc… Dans son seul livre en prose A Vision, Yeats dit qu’il préférait la méditation kabbalistique. Au Centre Pompidou, pendant la rencontre internationale « D’encre et d’exil » le 2 décembre 2005, il y a eu une table ronde d’écrivains argentins : « Dans l’ombre de Borges, un livre entre chaque ligne » ; à la fin j’ai posé la question : « Vous avez dit que Borges avait été influencé principalement par Cervantès mais vous n’avez pas parlé de Borges et la Kabbalah. Alors puisque Cervantès était kabbaliste, est-ce que Borges a eu cette influence aussi ? » Un des conférenciers, Eduardo Berti, m’a répondu : « Borges parlait tout le temps de la Kabbalah, Borges parlait seulement de la Kabbalah… » Il l’a répété plusieurs fois !

RM : C’est un système que vous utilisez pour votre écriture ?

AJS : J’utilise différents systèmes d’écriture dans mes œuvres. Mon but est que les systèmes avec lesquels j’écris ne restent pas, comme dit Arthur Kœstler dans son excellent livre l’Art de la création, des abstractions disséquées, mais qui soient des images vitales dotées d’intensité que je veux faire passer à travers ma musique. Pour cela je me sers de ce que Jacques Maritain a appelé « le rythme des charges de l’émotion intuitive ». Tout le temps ! Mes œuvres sont toutes autobiographiques. Ce que j’adore dans la création musicale c’est la changeante et sublime tension entre l’ordre, la mesure, la sérénité, l’harmonie et leur « contrepoint magique » l’enthousiasme, la passion, le délire.
Dans un autre niveau d’écriture j’intègre aussi des codes kabbalistiques. Notre univers est une holographie quantique, les codes kabbalistiques sont des vibrations quantiques qui ont des connexions cosmiques. Par exemple, dans le deuxième volet de ma cantate Cantares de la madre joven, une berceuse d’amour offerte à la fée qui dépose des dons et des cadeaux dans les berceaux des petits enfants, j’ai mis un code kabbalistique à travers les silences de l’œuvre, rythmés comme une berceuse par les balancements des choristes. Je demande la participation de l’audience pour pouvoir imaginer d’être bercés et toujours protégés par l’énergie intelligence de la source cosmique d’amour inconditionnel. Je ressens que j’ai la responsabilité de partager, quelquefois à travers la catharsis de la douleur, et d’autrefois dans la célébration de la lumière, la beauté et l’intensité de mes songes et révélations, dans ma musique. Passionnément !

RM : Vos partitions ne sont pas de simples notes noires sur un morceau de papier, elles sont très colorées, et deviennent de vrais tableaux.

AJS : Vous parlez de mes œuvres Magic Rituals et Magic Counterpoint. Magic Rituals pour solistes, chœur mixte, orchestre et « Contrepoint Magique » est ma cantate n°5 de mon cycle de cantates les Facettes de l’Amour Diamant, c’est la facette de l’amour cosmique. Je l’ai conçu en superposant différents niveaux : la force de l’émotion mène à l’expansion de l’âme en quête d’une nouvelle renaissance, à un rituel d’initiation pour une vie meilleure et pour un monde meilleur. J’ai été aussi inspirée par le livre A Vision de William Butler Yeats où il décrit la transmission d’images et de métaphores par un système d’opposés complémentaires. Un de ses symboles c’est la baguette magique et comme c’est aussi mon symbole, parce que comme vous savez mon nom hada en espagnol veut dire fée, je pense qu’il m’a fait moduler à mes propres symboles. J’ai conçu ces symboles dans la texture orchestrale de mon œuvre (comme je l’avais déjà fait avec des images des autres poèmes dans mes autres œuvres, par exemple Images pour Cummings, Carrés et Angles etc).

Vous avez vu les partitions de ces deux œuvres. Dans une partition de Magic Rituals j’ai mis des couleurs dans les symboles qui sont dans la texture orchestrale pour les montrer dans mes masterclasses. Dans Contrepoint Magique la partition est originellement en couleurs, il n’y a pas de notes. J’adore le peintre Marc Chagall, on a dit que Marc Chagall a fait dans ses toiles la « spatialisation de la musique », j’ai donc en fait réalisé « la musicalisation de la peinture » dans les symboles et images de mes œuvres. Je viens de prendre conscience de ça grâce à votre intelligente question, merci beaucoup Isabelle !
C’est vrai, on pourrait dire de vrais tableaux : la baguette magique, le sablier, l’étoile montante, l’étoile filante, le tapis magique… Dans la deuxième partie orchestrale de Magic Rituals, Magic Counterpoint, j’ai pensé à représenter la connexion astrale qui nous élève aux sources cosmiques de l’amour inconditionnel. Pour manifester le Contrepoint Magique je suis passée d’une méditation kabbalistique sur l’Arbre de la Vie à une dictée audiovisuelle magique. C’est une œuvre d’art syncrétique.

Quand j’ai montré à Iannis Xenakis ma partition de Magic Rituals, il a accueilli mes concertato métaphores en couleurs avec un grand sourire d’enfant. Quand il est arrivé à la deuxième partie du Contrepoint Magique, le Tapis magique, il s’est réjouit en disant « Ici on s’envole ! » Ensuite il m’a vivement incité à faire une version électro-acoustique du Contrepoint Magique dans son Centre de création musicale. Tout de suite il m’a recommandé pour une bourse de l’AFAA (Association Française d’Action Artistique) que j’ai obtenue. C’est ainsi que par son initiative et son soutien que j’ai réalisé la version électroacoustique du Contrepoint Magique. J’ai décidé de ne pas utiliser de sons synthétiques. Alors je l’ai orchestré avec mes échantillons de sons de l’univers que j’ai décidé de rechercher moi-même, comme j’explique dans mes master classes.
Comme Mozart, qui était franc-maçon, je suis aussi double verseau. Il y a très peu de personnes et certainement de compositeurs avec cette caractéristique dans leur thème astral. Le Soleil et la Lune dans Uranus, la planète la plus lointaine ! Cela aide aussi d’avoir un point de perspective très loin et sublime dans le cosmos et pouvoir après l’exprimer dans la musique.

Crédits photographiques : © D.R.

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