Compositeurs tchèques modernes dirigés par Karel Ančerl

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Ladislav Vycpálek (1882-1969) : Cantate « Des dernières Choses de l’Homme », pour solistes, chœur et orchestre, op. 16. Otakar Ostrčil (1879-1935) : Suite pour grand orchestre en ut mineur, op. 14. Drahomíra Tikalová, soprano ; Ladislav Mráz, baryton. Chœur Philharmonique de Prague (chef de chœur : Jan Kühn) ; Orchestre Philharmonique Tchèque, direction : Karel Ančerl. 1 CD Supraphon SU 3695-2. ADD. Enregistré au Dvořák Hall du Rudolfinum, Prague, en juin 1957 (Cantate) et en octobre 1954 (Suite). Notices quadrilingues (anglais-allemand-français-tchèque) excellentes. Durée : 72’42’’

 

Supraphon « Gold Edition »

L’un des bienfaits de la vaste «  Gold Edition » en quarante-deux volumes est d’avoir remis à l’honneur des enregistrements du répertoire courant du XVIIIe au XXe siècle, gravures qui, souvent associées à des solistes du plus haut niveau, font la plupart du temps figure de références.

Mais il ne faut pas oublier qu’une des politiques essentielles de la firme tchèque Supraphon fut de publier sans relâche, dès l’ère du microsillon, des enregistrements d’œuvres de musiciens tchèques contemporains, qui constituent un des patrimoines les plus riches de la culture musicale européenne sur disque, patrimoine d’ailleurs unique et d’autant plus précieux que dans la plupart des cas, chacune de ces œuvres n’a bénéficié à ce jour que de ce seul enregistrement.

Les discophiles d’un certain âge se rappelleront avec nostalgie l’incomparable série « Musica Nova Bohemica et Slovenica », véritable régal pour les yeux et l’esprit autant que pour l’oreille, et qui révélait ces partitions tchèques contemporaines. Voici donc la réédition en CD de quelques-unes de ces œuvres de la plus haute importance pour la connaissance et la compréhension de la pensée musicale tchèque moderne. Outre un CD consacré entièrement à Jan Hanuš, en voici trois autres tout aussi édifiants.

Les compositeurs tchèques du XXe siècle, respectueux du passé et de son patrimoine musical, n’ont jamais dédaigné les formes musicales telles que la cantate ou l’oratorio, formes souvent considérées comme désuètes chez nous avec une relative condescendance, malgré les évidents chefs-d’œuvre d’ ou . (1882-1969), après avoir obtenu son doctorat en Philologie à l’Université de Prague, travailla pendant plus de trente ans à la Librairie Universitaire dont il créa et dirigea la section musicale, après s’être perfectionné en composition auprès de . L’œuvre de Vycpálek, éprise d’humanisme et de spiritualité, est essentiellement consacrée à l’art vocal et prend souvent sa source dans le folklore morave ; l’Homme, et non Dieu, est le point de départ de sa spiritualité qui glorifie la nature humaine tout en exaltant ce qui est d’essence divine en elle. L’apport le plus important de Vycpálek est sa trilogie de grandes œuvres symphoniques vocales de type cantate dont ce CD reprend la première : Des dernières Choses de l’Homme (1922), Béni soit cet Homme (1933) et le Requiem tchèque (1940). Le style de la Cantate « Des dernières Choses de l’Homme » est essentiellement polyphonique : voix humaine et parties instrumentales font parts égales en s’imbriquant dans les sections fuguées ou en imitations. Il en résulte une œuvre puissante et fort impressionnante de 45 minutes que l’on écoute avec un intérêt constant, et qui procure une élévation de pensée rare et une sensation de profonde plénitude après audition.

(1879-1935) qui étudia la composition chez Zdeněk Fibich, est surtout connu comme successeur de Karel Kovařovic en 1921 en tant que directeur et chef d’orchestre du Théâtre National à Prague, qu’il amena à un niveau exceptionnel durant ses quinze années d’activité. Sa superbe Suite pour grand orchestre en ut mineur (1912), en cinq parties bien différenciées, est l’œuvre d’un compositeur de 33 ans totalement affranchi des influences romantiques de Fibich, et révèle un langage témoignant de l’admiration de son auteur pour l’art de .

(1904-1968) : Sérénade pour orchestre ; Symphonie n°2 en ut dièse majeur. (né en 1919) : Concerto pour basson et orchestre. Karel Bidlo, basson. , direction : Karel Ančerl. 1 CD Supraphon SU 3697-2. ADD. Enregistré au Dvořák Hall du Rudolfinum, Prague, en octobre 1957 (Sérénade), en mars 1963 (Symphonie) et en décembre 1956 (Concerto). Notices quadrilingues (anglais-allemand-français-tchèque) excellentes. Durée : 67’46’’.

Réunies opportunément en un seul CD, voici la Sérénade pour orchestre (1950) et la Symphonie n°2 en ut dièse majeur (1957) d’ (1904-1968), élève du grand chef Václav Talich, mais également de et de Karel Boleslav Jirák pour la composition. Krejčí a parfois été appelé le « Mozartino de Prague » en raison de la clarté enjouée et de l’alternance d’un humour plein d’allégresse, de gaîté, d’optimisme, et de gravité méditative s’épanouissant en un lyrisme presque éthéré. Ce compositeur sommairement étiqueté de « néo-classique » et que l’on pourrait apparenter à notre , est en fait une personnalité complexe s’exprimant en un style résolument moderne, en accord avec le langage du XXe siècle.

(né en 1919) est représenté ici par son splendide Concerto pour basson et orchestre (1949) admirablement mis en valeur par un des meilleurs bassoniste que nous ayons entendus, Karel Bidlo (1904-1992), soliste aux sonorités pleines et chaleureuses. Ce concerto fut le travail de fin d’études de Pauer dans la classe de composition de son professeur . Directeur artistique de la Philharmonie Tchèque, Jiří Pauer, sous des formes classiques, a réussi une synthèse entre la musique populaire et un langage lyrique au souffle vigoureux et même fougueux.

(1921-1997) : Sept Reliefs pour grand orchestre. (1909-1978) : Symphonie n°2. , direction : Karel Ančerl. 1 CD Supraphon SU 3700-2. ADD. Enregistré au Dvořák Hall du Rudolfinum, Prague, en décembre 1964 (Reliefs) et en mars 1960 (Symphonie). Notices quadrilingues (anglais-allemand-français-tchèque) excellentes. Durée : 67’47’’.

(1921-1997), élève de Jaroslav Křička et d’Otakar Jeremiáš, est surtout connu comme musicologue ayant publié une édition critique de l’œuvre intégral d’, et c’est à lui que l’on doit notamment, dans son orchestration, la révélation du Concerto n°1 en la majeur pour violoncelle de Dvořák, plaçant ainsi chronologiquement – et dorénavant – le célèbre Concerto en si mineur en n°2. En tant que compositeur, Burghauser a surtout attiré l’attention par son système personnel de composition qu’il appelle « système des séries harmoniques », dérivant de la musique sérielle, et dont les Sept Reliefs pour grand orchestre (1962) constituent la première application. Il a d’ailleurs publié parallèlement une étude théorique intitulée Principe sériel harmonique. Les Sept Reliefs utilisent tous les éléments musicaux pour suggérer le modelage plastique de l’espace musical ; ces sept pièces tantôt dramatiques tantôt lyriques sont très contrastées non seulement par les rythmes, mais surtout grâce aux timbres exploités au maximum, soit par l’utilisation d’instruments peu usités (la scie musicale dans les deux premiers Reliefs), soit par des techniques de jeu moins usuelles appliquées aux instruments courants.

Avec (1909-1978), élève de Vítězslav Novák et d’Alois Hába, nous revenons à un langage plus traditionnel, puisque sa Symphonie n°2 (1957) est l’œuvre d’un compositeur très engagé socialement – un peu à la manière d’un Chostakovitch dont il était l’ami – dès les dernières années de l’avant-guerre, puis pendant l’occupation où déjà sa Symphonie n°1 (1943), regorgeant de conflits dramatiques, d’énergie, de révolte, d’angoisse, aspire à un monde de clarté où régnerait le côté positif de l’existence. Le « coup de Prague » en février 1948 instaurant le régime communiste renforce les convictions de Dobiáš dans sa recherche du « réalisme socialiste » en musique, témoin artistique du sentiment populaire de l’époque. La Symphonie n°2, pur produit de cette démarche, nous entraîne dans un tourbillon d’une grande richesse sonore renforcée par une instrumentation proche de celle du Chostakovitch des symphonies, mais avec plus de subtilité et de raffinement encore. Le premier mouvement est un Allegro en forme-sonate, précédé d’une introduction Moderato ; on notera tout particulièrement la beauté du thème principal du second groupe thématique de l’exposition, à la fois fier et angoissé, torturé (à 3’28’’), thème qui reviendra à diverses reprises, métamorphosé, dans les autres mouvements. Le deuxième mouvement Presto et le troisième Adagio constituent le cœur de l’ouvrage : l’un est une sorte de scherzo dans toute sa force démoniaque, grotesque et méchamment grinçant, évoquant très probablement dans l’esprit du compositeur les moments terribles de l’occupation, ou autre répression militaire ; l’autre est une musique tourmentée, émouvante, d’une douloureuse mélancolie sur rythmes de marche funèbre qui rappelle parfois l’ambiance du mouvement correspondant de la Symphonie n°2 « La Cloche » (1943) d’Aram Khatchaturian. Le finale Allegro con fuoco, grandiose et optimiste, dans le style « foi et confiance en un avenir meilleur », met un terme à cette vaste aventure musicale de 50 minutes.

En conclusion, remercions du fond du cœur, à titre posthume hélas, cet admirable chef d’orchestre que fut Karel Ančerl : bien des compositeurs tchèques lui sont redevables de créations irréprochables, témoins ces enregistrements parfaits qui ne cesseront jamais de nous émerveiller et de nous enchanter.

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