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L’indispensable Mahler de Vaclav Neumann

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Gustav Mahler (1860-1911) : Intégrale des symphonies. Gabriela Benackova (n°2 et 8), Magdalena Hajossyova (n°4), Inga Nielsen (n°8), Daniela Sounova-Broukova (n°8) : sopranos ; Christa Ludwig (n°3) : mezzo-soprano ; Eva Randova (n°2), Vera Soukupova (n°8), Libuse Marova (n°8) : contraltos ; Thomas Moser (n°8), ténor ; Wolfgang Schöne (n°8) : baryton ; Richard Novak (n°8), basse. Chœur Philharmonique de Prague (n°2, 3 et 8), Chœur d’enfants Kühn (n°3 et 8), Chœur de la Radio de Prague (n°8). Orchestre Philharmonique Tchèque, direction : Václav Neumann. 11 CD Supraphon SU 3880-2. Enregistrements réalisés à la Salle Dvorak du Rudolfinum, Prague, de 1976 à 1982. Notice en français, allemand et anglais.

 

Supraphon a la bonne idée de rééditer à prix doux l’intégrale Mahler enregistrée entre 1976 et 1982 par à la tête de « sa » Philharmonie tchèque, l’orchestre dont il fut, avec ses prédécesseurs Vaclav Talich et Karel Ancerl, l’un des chefs historiques. Comptant parmi les meilleurs mahlériens de son époque, Neumann avait enregistré un cycle incomplet (5, 6, 7 et 9) pour Eterna durant son court mandat à la tête du Gewandhausorchester de Leipzig. Ces disques très prisés par la critique nous ont souvent paru surcotés, en raison d’un orchestre raide et maladroit, auquel Neumann n’est pas parvenu à donner l’aisance stylistique nécessaire. Initiée au langage mahlérien par Karel Ancerl, la Philharmonie Tchèque respire cette musique avec une toute autre aisance, et permet à de proposer une intégrale de grande valeur, dont quelques volets comptent parmi les meilleurs en discographie séparée.

La partie la plus intéressante de ce coffret est à chercher essentiellement dans les premiers volumes, qui bénéficient pleinement de l’identité sonore si typique de l’orchestre tchèque, de la beauté légendaire de ses bois, et du jeu souple de ses cordes.

Dès la Symphonie n°1, dont en bon chef tchèque, à l’image de Kubelik et d’Ancerl, Neumann exalte le lyrisme pastoral et la spontanéité populaire, on est séduit par une direction simple, fluide et naturelle. Grande réussite également, la Symphonie n°4, que Neumann traite en conte de fées souriant, intimiste et charmeur, et dont le dernier volet est magnifié par le chant tendre, frais et sans chichis de la soprano Magdalena Hajossyova.

Encore un peu plus haut, des Symphonies n°2 et 3 généreuses et conquérantes, qui enchantent par leur légèreté, par leur lyrisme profondément ressenti, par leurs hymnes finaux d’une grandeur noble et simple, et par l’émotion que dispensent leurs solistes vocales. Ces deux symphonies qui illuminent comme le soleil de printemps sont à posséder absolument par tout mahlérien fervent, elles seules justifient déjà l’achat du coffret entier.

Le reste est plus inégal, avec au premier chef une trilogie des symphonies instrumentales assez malheureuse. Neumann, moins inspiré, y tient moins son orchestre, et laisse passer des phrasés peu soignés, des fautes d’intonation, et des passages assez brouillons du côté des cuivres. Il survole une ennuyeuse et poussive Symphonie n°5, au Scherzo lourdaud, et très «sale » d’un point de vue instrumental, et dans la Symphonie n°6, il cache son manque d’inspiration et de vision derrière un activisme de façade : brutalité du premier mouvement, tempi trop rapides, épisodes centraux peu habités, et un finale aux baisses de tension flagrantes. La Symphonie n°7 est la plus convaincante de la trilogie : le premier mouvement est un peu brouillon, mais enthousiaste et énergique, et Nachtmusik I et Scherzo font preuve d’esprit et de légèreté. Malheureusement, la Nachtmusik II est prise à un tempo bien trop lent, qui lui ôte toute fluidité, et qui asphyxie l’émotion, alors que l’orchestre déçoit dans le difficile finale.

La Symphonie des mille renoue avec le succès. On y retrouve le chef enthousiaste, précis et lyrique des premiers volumes. Il en conduit une version extatique, optimiste, débordante de vitalité. La mise en place est excellente, la distribution très homogène et brillante, et l’auditeur est séduit tout du long par l’incroyable ferveur qui anime cette version qui figure incontestablement parmi les meilleures.

Après cette magnifique Symphonie n°8, l’écoute de la n°9 est décevante, car cette version est très inégale : les mouvements centraux sont très justement ironiques, mais les deux longs adagios sont pressés et indifférents, sans une once de lyrisme. Ils comptent parmi les moments les plus contestables de cette intégrale.

Dans sa catégorie de prix, ce coffret fait face à de rudes concurrents : Leonard Bernstein/Sony (plus constant, jamais en défaut d’inspiration, mais dont les parties chantées sont généralement moins bien distribuées), Klaus Tennstedt/Emi (souvent exaltant, parfois brouillon, à la réalisation orchestrale beaucoup moins soignée), Kubelik/Deutsche Grammophon (qui partage avec Neumann les ratages des symphonies n°6 et n°9, mais qui est irréprochable pour le reste), ou encore Inbal/Brilliant (très soigné, mais aux options assez neutres, et à l’orchestre manquant de personnalité).

On laissera un léger avantage à Kubelik, malgré un orchestre qui ne vaut pas la Philharmonie tchèque à son meilleur niveau, mais la version Neumann tient magnifiquement son rang, et vaut largement d’être écoutée car ses meilleurs volets (1, 2, 3, 4 et 8) sont du plus haut niveau.

La discographie mahlérienne de ne s’arrête pas aux disques Eterna/Berlin Classics et à cette intégrale Supraphon. La firme japonaise Canyon Classics l’a capté en concert, toujours avec sa Philharmonie tchèque, au début des années 1990 dans un cycle auquel ne manquent que les Symphonies n°7 et 8. Nous n’avons jamais pu les entendre, mais ces enregistrements sont de haute réputation. Leur réédition permettrait d’affiner le portrait du chef mahlérien le plus sous-estimé de sa génération.

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Gustav Mahler (1860-1911) : Intégrale des symphonies. Gabriela Benackova (n°2 et 8), Magdalena Hajossyova (n°4), Inga Nielsen (n°8), Daniela Sounova-Broukova (n°8) : sopranos ; Christa Ludwig (n°3) : mezzo-soprano ; Eva Randova (n°2), Vera Soukupova (n°8), Libuse Marova (n°8) : contraltos ; Thomas Moser (n°8), ténor ; Wolfgang Schöne (n°8) : baryton ; Richard Novak (n°8), basse. Chœur Philharmonique de Prague (n°2, 3 et 8), Chœur d’enfants Kühn (n°3 et 8), Chœur de la Radio de Prague (n°8). Orchestre Philharmonique Tchèque, direction : Václav Neumann. 11 CD Supraphon SU 3880-2. Enregistrements réalisés à la Salle Dvorak du Rudolfinum, Prague, de 1976 à 1982. Notice en français, allemand et anglais.

 
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