Emmanuel Utwiller, conservateur de l’Association Dimitri Chostakovitch

L’Association Internationale , établie à Moscou et Paris, vient d’inaugurer ses nouveaux locaux, en plein quartier de Saint-Germain-des-Prés. De la cour pavée où une toute petite loge de concierge a été immortalisée par Robert Doisneau, on entre dans un centre de documentation convivial et contemporain. Les rambardes sont en forme de lyre, le bois clair des étagères et du parquet se conjugue à l’élégance toute russe du blanc et du gris. Rencontre avec , son conservateur.

« Il y a deux aspects à notre action, l’un pratique, l’autre moral. »

ResMusica : Un compositeur de la notoriété de Chostakovitch a-t-il besoin d’une structure comme l’Association Internationale pour le défendre ?

 : Il y a deux aspects à notre action, l’un pratique, l’autre moral. Sur le plan pratique, l’Association est d’abord le plus grand fonds documentaire existant consacré au compositeur, avec 3000 vinyles, 2000 CDs, une centaine de 78 tours, des livres, des films, des bandes magnétiques, et surtout un nombre croissant de manuscrits sous forme de facsimilés.

RM : Peut-on consulter les manuscrits des partitions ?

EU : Les partitions sont à Moscou, où elles sont numérisées pour faciliter leur consultation. Dans la dernière partie de sa vie, Chostakovitch a vécu et travaillé dans un appartement de l’immeuble de l’Union des Compositeurs. L’appartement voisin a été acheté et transformé en centre de recherche, tandis que celui de Chostakovitch a été préservé. Passer d’un appartement à l’autre, c’est remonter 30 ans en arrière, passer d’un univers contemporain à celui du début des années 70, avec la cuisine en formica.

RM : Vous parliez d’un aspect moral de votre action ?

EU : Dimitri Chostakovitch était une autorité morale parmi les plus marquantes de son temps. Outre qu’il était un génie sur le plan artistique, il était marqué par un altruisme et une morale d’un très haut niveau, s’engageant dans la défense des juifs dans les pires années de l’antisémitisme, se faisant le porte-parole en musique de la vie de ses contemporains sous le totalitarisme. C’était quelqu’un d’apparence renfermée, empreint d’une civilité pétersbourgeoise et qui ne se livrait pas facilement, mais il a voué sa carrière publique et artistique aux autres. Disparu en 1975, c’est un homme qu’on a envie de protéger. Notre association vit grâce au fruit de son travail, alors que lui-même n’a jamais eu tellement d’argent. C’est une responsabilité supplémentaire pour nous…Il faut rappeler aussi que toute cette organisation, aussi bien à Paris qu’à Moscou, existe grâce à la volonté seule, et au soutien d’, veuve du compositeur et vice-présidente de notre association…

RM : L’Association a été fondée en 1995, le fonds documentaire provient-il de la famille Chostakovitch ?

EU : C’est notamment le cas pour les partitions. J’ai moi-même commencé à réunir une collection au début des années 1980, d’une manière irraisonnée. En 1989, j’ai fait mon premier voyage en Russie avec ma femme, et nous avons rapporté 200 kg de livres, des partitions, et de vinyles que nous transportions dans des cartons à bananes. C’est très solide les cartons à banane, les disques dépassent un peu en hauteur mais c’est pratique, je vous les recommande !

RM : Comment les disques anciens ont-ils été réunis ?

EU : Pour les vinyles soviétiques, mon meilleur pourvoyeur en Russie était un grand passionné de… Furtwängler ! Je lui échangeais des CDs du chef contre des vinyles qui n’intéressaient personne en Russie. Il y a eu un âge d’or, au début des années 1990, où nous étions une dizaine de collectionneurs à l’Ouest intéressés par les 33 tours, tandis qu’il y avait cinq collectionneurs russes à la recherche de CDs, un support introuvable à l’époque en Russie.

RM : Et votre appartement était assez grand ? Ou, comme Henri Langlois sauvant les films muets de la destruction, entreposiez-vous votre collection dans votre baignoire ?

EU : Je ne me comparerai pas à Henri Langlois, car je n’ai pas sauvé d’œuvres de la destruction. Jusqu’en 1995, nous habitions dans un 32 m² où la collection occupait le milieu de la pièce principale, rangée dans des rayonnages formant un U. On pouvait y glisser un matelas, et de temps en temps c’était un plaisir de dormir au milieu de ces 3 murs de rayonnages.

RM : Y a-t-il des documents qui vous ont échappé, ou que vous recherchez ? 

EU : Un regret, oui, la destruction de la bibliothèque de l’Union des Compositeurs. Après la fin de l’URSS, l’organisation a disparu mais le bâtiment est resté. L’eau s’est infiltrée, les souris qui raffolaient de l’odeur de la colle des livres ont fait énormément de dégâts sur les milliers d’ouvrages que comptaient la bibliothèque et qui avaient été réunis pendant des décennies. Tout a été peu à peu pillé, jusqu’aux poignées de portes ; à la fin il ne restait plus rien.

RM : Depuis que vous animez l’Association, quelles rencontres vous ont particulièrement impressionné ?

EU : Feodor Droujinine, Valentin Berlinski, Mstislav Rostropovitch et Galina Vichnievskaya, Guennadi Rojdestvenski, Nina Dorliac, il y en a eu tellement. La dernière était avec Edvard Akimov, qui a assuré la création du rôle de l’assesseur Kovaliov dans Le Nez lorsque l’opéra a pu être rejoué en 1974 à Moscou. Il est venu dans ce rôle à la Cité de la Musique à Paris en 2005, dans la désormais mythique mise en scène réalisée à l’époque par Boris Prokovski. Il y avait été formidable. Je viens le féliciter à l’issue du concert, et c’est lui qui me demande : «Je n’ai pas trop baissé ? C’est le 31ème anniversaire de ma création du rôle».

RM : De même, gardez-vous un souvenir particulier de certains visiteurs qui sont venus consulter vos archives ? 

EU : Il y a eu récemment un couple de jeunes Roumains. La femme avait fait le voyage pour effectuer des recherches sur Lady Macbeth et Galina Vichnievskaya. Ils avaient essayé de prévenir de leur arrivée par mail, mais on ne s’était pas compris. On a aménagé nos horaires pour qu’ils puissent travailler durant une semaine. Par souci d’économie, ils avaient loué une chambre à 30 km de La Défense, et ils faisaient tous les jours le trajet en vélo. Ils avaient pu ainsi acheter des partitions des éditions DSCH.

RM : Parmi les réalisations de l’association à Paris et à Moscou, lesquelles sont pour vous les plus marquantes ?

EU : Avant toute chose, la publication intégrale des partitions. Intitulée «DSCH New Collected Works», cette nouvelle édition fera très longtemps valeur de référence. Ensuite, il y a eu Odna, un très beau film de 1931 dont la musique avait été partiellement détruite sous les bombardements allemands. Elle a été reconstituée et a fait l’objet depuis d’un grand nombre de représentations avec un orchestre dirigé par Mark FitzGerald, avec intervention d’un Theremin et d’un chanteur basse sur la technique mongole de double émission vocale, un bourdon et une mélodie. La musique a été publiée dans la foulée du concert qui a été donné en Sorbonne, par DSCH Publishers. Je citerai aussi le Violon de Rothschild, opéra de Benjamin Fleischmann dans la version filmée par Edgardo Cozarinsky. Fleischmann était un élève de Chostakovitch. Il s’engagea dans la défense de Leningrad et mourut dans les combats, laissant son opéra incomplet. Chostakovitch acheva la composition de son élève, et tenta de le faire représenter après la guerre, mais en vain.

RM : Avez-vous un projet de grand site internet ? Trouvera-t-on un jour votre fonds photographique en ligne, des enregistrements rares à télécharger ?

EU : Franchement, ce n’est pas pour l’instant notre priorité, et peut-être pas non plus notre vocation. Le site internet de l’Association permet aux gens de nous connaître, et de prendre rendez-vous pour venir nous rencontrer et consulter notre fonds.

RM : Il y a beaucoup de livres sur Chostakovitch, et les plus connus sont très controversés. Y-a-t-il un livre que vous conseilleriez et qui échapperait aux polémiques ?

EU : Sans hésiter, Galina, de Galina Vichnievskaya. Vous y trouverez les pages les plus documentées et les plus bouleversantes sur le siège de Leningrad, et toute l’ambiance d’après-guerre dans les grands théâtres. Et naturellement, elle faisait partie des intimes de Chostakovitch avec son mari Mstislav Rostropovitch.

RM : Comment devient-on Conservateur de l’Association Chostakovitch ? Y a-t-il un parcours, un cursus ?

EU : Dimitri Chostakovitch m’a tout appris.

Crédits photographiques : © Jean-Christophe Le Toquin

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