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Hermann Abendroth (1883-1956) : les fulgurances de l’âme

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Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : symphonies n°35 KV 385 « Haffner », symphonie n°38 KV 504 « Prague », symphonie n°41 KV 551 « Jupiter » ; Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n°9, Op. 125 ; Franz Schubert (1770-1828) : Symphonie n°8 D759 « inachevée », symphonie n°9 D 944 « La Grande » ; Robert Schumann (1810-1856) : Symphonie n°4, Op. 120 ; Concerto pour violoncelle et orchestre Op. 129 ; Johannes Brahms (1833-1897) : Symphonie n°3, Op. 90, Symphonie n°4, Op. 98 ; Anton Bruckner (1824-1896) : Symphonie n°9 ; Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Symphonie n°6, Op. 74 « Pathétique ». Edith Laux, soprano ; Diana Eustari, mezzo-soprano ; Ludwig Suthaus, ténor ; Karl Paul, baryton ; Paul Tortelier, violoncelle. Universitätschor Leipzig, Rundfunk-Sinfonie-Orchester, direction : Hermann Abendroth. 1 Coffret de 7 CD Berlin Classics. Référence : 0184032 BC. Notice de présentation en allemand et anglais. Enregistré entre 1946 et 1956. Durée : 7h02

 

Figure importante de la vie musicale de la première moitié du siècle dernier en Allemagne, appartenait à la génération de l’âge d’or de la direction d’orchestre, celle des Mengelberg et Golovanov, des chefs qui dirigeaient plus avec leurs tripes qu’avec leur intellect. Un beau coffret édité par Berlin Classics est l’occasion de se replonger dans l’héritage discographique d’un musicien dont on célèbre, cette année, le cinquantième anniversaire de la disparition.

est un enfant du XIXe siècle. Né en 1883 à Francfort, il étudie à Munich le piano avec Anna Langenhan-Hirzel et la théorie de la musique avec Ludwig Thuille. Il se forme à la direction d’orchestre sous la férule du légendaire Felix Mottl, un disciple de Bruckner et créateur de la version orchestrale des Wesendonck Lieder de Wagner. Gagnant alors sa vie comme libraire, il devint en 1903, le directeur de la Société orchestrale de Munich, une formation d’amateurs. Après quelques passages au pupitre d’institutions de la ville, il décroche en 1911 son premier poste important à Essen, grosse et laide ville industrielle de la Ruhr. En 1915, sa carrière fait un bond fulgurant. Abendroth devient directeur musical des concerts Gürzenich et du conservatoire de la ville de Cologne. Tout au long d’un règne de neuf ans, il affirme le haut niveau de cette formation. Sa carrière de chef invité connaît aussi un remarquable essor et il est invité à conduire à plusieurs reprises l’Orchestre Symphonique d’Etat d’URSS et le London Symphony Orchestra.

La montée du nazisme compromet un temps sa carrière : il est démis de ses fonctions pour une présumée sympathie communiste pro-soviétique. Cependant, le renvoi du chef d’orchestre Bruno Walter de la direction du Gewandhaus de Leipzig en raison de ses origines juives lui permet de relancer sa carrière. Dans la ville de Bach, il préside aux destinées de l’orchestre et il enseigne au conservatoire. En 1943, il est convié à diriger les Maîtres Chanteurs de Nuremberg au Festival de Bayreuth. Adhérent du parti nazi, Abendroth affirma ne jamais avoir assisté aux manifestations des extrémistes.

Après la Seconde Guerre Mondiale, la carrière du chef d’orchestre est concentrée dans la zone d’occupation soviétique. Les autorités lui confient la tête de l’orchestre de Weimar qu’il dirige de 1945 à sa mort. Il est également le premier musicien allemand à retourner jouer dans l’URSS de l’après guerre. C’est la RDA qui lui offre, l’année de sa naissance, les rênes de l’Orchestre de la Radio de Leipzig avant de le convier dès 1953 à diriger l’Orchestre Symphonique de la Radio de Berlin.

Live ou studio, le legs d’Hermann Abendroth connaît une diffusion aléatoire. De nombreux enregistrements studios ou publics datant de la seconde guerre mondiale ou des années est-allemandes furent édités par les labels Arlecchino, Music&Arts et Thara, mais la faillite de certains et les problèmes de diffusion des autres, n’aident pas le mélomane à se faire une idée du talent de ce chef d’orchestre. Fort heureusement, Berlin Classics (anciennement Eterna, le label discographique de la RDA) propose à prix réduit un coffret reprenant la quintessence de l’art d’Abendroth à travers quelques symphonies de Mozart, Beethoven, Schumann, Bruckner, Schubert et Tchaïkovski.

Décrire le style d’un chef d’orchestre est souvent difficile tant il réducteur de mettre des mots sur des impressions musicales. Incontestablement, Abendroth est un chef du XIXe siècle avec ses fluctuations rythmiques, ses embardées et sa manière de creuser les phrasés. Pourtant, ce chef d’orchestre ne perd jamais de vue la narration et la progression des partitions qu’il dirige. On peut prendre à titre d’exemple un premier mouvement de la Symphonie n°3 de Johannes Brahms léger, chantant mais aussi dynamique et puissant. Mais Abendroth, c’est un peu comme Nikolai Golovanov, le genre de musicien qui arrache tout sur son passage. Ainsi sa version de la Symphonie n°9 d’Anton Bruckner, est certainement avec celle d’Oswald Kabasta (Music&Arts, Thara), la plus déchaînée de la discographie. Dans des tempi échevelés, le musicien campe un Bruckner conquérant, altier, mais au fond extrêmement sensible et romantique. On peut en dire autant d’une Symphonie n°4 de Robert Schumann taillée à la hache. Pas de sentimentalisme, ni de minauderie dans cette version élancée et creusée qui fait sonner comme personne l’orchestration du compositeur. Plus curieux est le cas de la Symphonie « pathétique » de Tchaïkovski. Il faut attendre les dernières mesures pour comprendre la logique d’une interprétation lente, parfois lourde, mais puissante comme du magma en fusion. Dans Mozart, le musicien laisse tomber le rubato pour donner de l’enfant de Salzbourg des interprétations magnifiques d’élan et de progression. Il faut se pâmer devant une « Haffner » et une « Prague » virevoltantes d’énergies et de fantaisies. On sera plus réservé sur une « Jupiter » un peu lourde et pâteuse. La Symphonie n°9 de Beethoven est emportée avec la même rage cursive, l’ode à la joie apparaît parcourue de noirs éclairs. À aucun moment, le chef d’orchestre ne laisse baisser la tension. On tient là l’un des rares disques capables de rivaliser avec le célèbre enregistrement de Fürtwangler à Bayreuth (EMI). Les symphonies de Schubert sont inattendues, alors que l’on s’imaginait découvrir des interprétations lentes et massives à l’image de celles de Hans Knappertsbusch, Abendroth déroule un Schubert dramatiquement puissant mais énergique et assez léger dans ses textures et dans la gestion des thèmes. La Symphonie n°4 de Brahms est assez curieuse. Rapide dans ses mouvements impairs, elle apparaît méditative dans les mouvements pairs. Au final, elle semble tendue et magnétisée comme une symphonie de jeunesse de Bruckner. Ce coffret rappelle également le talent d’accompagnateur du chef qui tisse un superbe écrin à un Paul Tortelier des grands jours dans un superlatif Concerto pour violoncelle de Schumann.

Tout au long de ce périple, le modeste Orchestre de la Radio de Leipzig fasciné par un tel musicien livre le meilleur de lui-même. Au fond, ses couleurs assez crues, convenablement servies par de bonnes prises de son monophoniques, sont au diapason des interprétations du chef d’orchestre.

Ce coffret d’un très haut niveau est l’occasion rêvée de découvrir l’art d’un génie de la direction. En fonction de la richesse des collections de leurs médiathèques ou des bacs de quelques disquaires de seconde main, l’amateur pourra tenter de mettre la main sur d’autres albums Berlin Classics supprimés : les Symphonies n°4 et n°5 de Bruckner, moins déterminantes que la n°9 mais très intéressantes, un album Haydn bondissant (Symphonies n°88 et 97), et surtout sur une torrentielle Symphonie n°1 de Brahms.


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Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : symphonies n°35 KV 385 « Haffner », symphonie n°38 KV 504 « Prague », symphonie n°41 KV 551 « Jupiter » ; Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n°9, Op. 125 ; Franz Schubert (1770-1828) : Symphonie n°8 D759 « inachevée », symphonie n°9 D 944 « La Grande » ; Robert Schumann (1810-1856) : Symphonie n°4, Op. 120 ; Concerto pour violoncelle et orchestre Op. 129 ; Johannes Brahms (1833-1897) : Symphonie n°3, Op. 90, Symphonie n°4, Op. 98 ; Anton Bruckner (1824-1896) : Symphonie n°9 ; Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Symphonie n°6, Op. 74 « Pathétique ». Edith Laux, soprano ; Diana Eustari, mezzo-soprano ; Ludwig Suthaus, ténor ; Karl Paul, baryton ; Paul Tortelier, violoncelle. Universitätschor Leipzig, Rundfunk-Sinfonie-Orchester, direction : Hermann Abendroth. 1 Coffret de 7 CD Berlin Classics. Référence : 0184032 BC. Notice de présentation en allemand et anglais. Enregistré entre 1946 et 1956. Durée : 7h02

 
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