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Václav Talich dans l’éternité

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Antonín Dvořák (1841-1904) : Stabat Mater op. 58 B. 71. Josef Suk (1874-1935) : Asraël op. 27. Václav Talich (1883-1961) parle durant la séance d’enregistrement du 28 mai 1952. Drahomíra Tikalová, soprano ; Marta Krásová, contralto ; Beno Blachut, ténor ; Karel Kalaš, basse. Miroslav Kampelsheimer, orgue. Chœur Philharmonique de Prague (chef de chœur : Jan Kühn). Orchestre Philharmonique Tchèque, direction : Václav Talich. 2 CD Supraphon SU 3830-2. ADD Mono. Enregistré en la salle Dvořák du Rudolfinum de Prague en janvier 1952 (Dvořák) et mai 1952 (Suk). Notices et texte de l’intervention de Talich quadrilingues (français-anglais-allemand-tchèque) excellentes, avec textes chantés en latin. Durée : 77’30’’- 75’04’’

 

Après la superbe et monumentale « Karel Ančerl Gold Edition » en quarante-deux CDs, voici que le célèbre label tchèque Supraphon nous gratifie d’une «  Special Edition » en dix-sept volumes, certes plus modeste que celle de son confrère Ančerl (Talich ayant moins enregistré) mais d’une importance tout aussi capitale. Cette édition en cours comprend déjà onze publications, dont cette dixième parution nous semble particulièrement révélatrice.

Lorsque Václav Talich décida, à la fin de sa carrière discographique, d’enregistrer le Stabat Mater d’ et Asraël de , il fit certainement office de pionnier en ce domaine, et si dans cette édition, Supraphon a idéalement réuni ces deux œuvres, il faut savoir que de semblables et malheureuses circonstances ont incité leur composition. (1841-1904) et son épouse Anna Františka Čermáková eurent neuf enfants, mais les trois premiers décédèrent peu après leur naissance ; brisé par ce malheur, Dvořák composa son Stabat Mater (1876/77) dont Anna, excellent contralto, fut à plusieurs reprises l’une des premières interprètes sous la direction de son mari. (1874-1935) devint le gendre de Dvořák en épousant le 17 novembre 1898 sa fille Otýlie qui hélas décéda en 1905 à l’âge de 27 ans, peu de temps après son père ; ce double décès fut pour Suk une horrible épreuve, triste stimulant à la composition de la Symphonie Asraël (1905/06).

Antonín Dvořák, cet homme humble, simple et bon, qui s’émerveillait constamment de tout ce qui l’entourait, avait choisi le texte émouvant de Jacopone da Todi décrivant les souffrances de la « Mère douloureuse », non seulement pour exorciser sa propre douleur, mais également afin de conjurer celle de son épouse Anna qui était bien évidemment, en tant que mère, étroitement associée à son Stabat Mater.

La partition, divisée en dix sections indépendantes, est en fait un diptyque : les trois premiers volets constituent un chant de douleur et de pitié d’une humanité tragique et d’une intensité dramatique de tension presque insoutenable ; les sept derniers une prière ardente, extatique, emplie de consolation sereine et de confiance du croyant au moment de la mort. Le Stabat Mater fut exécuté à Prague le 23 décembre 1880, à Budapest en 1882, à Londres le 10 mars 1883 où il eut un tel succès que le compositeur vint le diriger en personne, de nouveau à Londres le 13 mars 1884 puis en la cathédrale de Worcester le 11 septembre 1884. L’œuvre est à l’origine de l’extraordinaire popularité de Dvořák en Angleterre.

Le décès d’Antonín Dvořák en 1904 bouleversa si profondément Josef Suk qu’il se décida à composer en sa mémoire une vaste symphonie en cinq mouvements intitulée Asraël, du nom de l’Ange de la Mort ; un malheur n’arrivant jamais seul, sa femme mourut le 5 juillet 1905 lorsqu’il était en pleine élaboration de la quatrième partie de l’œuvre. Aussi réécrivit-il entièrement ce mouvement de sorte que les trois premières parties sont dédiées à Dvořák, tandis que les deux dernières le sont à sa chère Otilka : première composition d’un grand cycle symphonique en quatre volets comprenant également Conte d’Été (1908), Maturation (1917) et Épilogue (1929), la Symphonie Asraël fut achevée en 1906 et dédiée « à la noble mémoire de Dvořák et d’Otilka ». Si Asraël est, par rapport au Stabat Mater, une œuvre purement orchestrale, son contenu psychologique est le semblable passage des ténèbres douloureuses à la lumière sereine : les trois premiers mouvements dédiés à Dvořák ne sont que tristesse, douleur, désespoir, et seule l’admirable partie médiane lente du troisième est emplie de sentiments chaleureux ressuscités par les chers souvenirs d’un lointain passé ; tandis que les deux derniers mouvements dédiés à Otýlie alternent la belle image de la femme aimée associée au bonheur, et le retour de la douleur qui fera place définitivement à la sérénité apaisée, première lueur d’espoir de transfiguration. Cette fin ultime et sublime de la Symphonie Asraël est l’une des plus pures merveilles de toute la musique tchèque.

n’a jamais dissimulé que ses compositeurs favoris furent et restèrent Antonín Dvořák, Vítězslav Novák et Josef Suk, ces deux derniers ses contemporains et amis, ses auteurs « à lui ». Aussi il n’est guère étonnant qu’il nous livre du Stabat Mater et de la Symphonie Asraël des versions de référence auxquelles tout chef d’orchestre ultérieur doit être irrémédiablement confronté, maintenant qu’elles nous sont offertes dans des conditions techniques vraiment exceptionnelles, quand on considère qu’elles ont été captées en 1952. Et cerise sur le gâteau, Supraphon nous fait participer, à la fin du CD et non sans humour, à une petite fête du chef légendaire, préparée par la Philharmonie Tchèque le jour de son soixante-neuvième anniversaire, lors de la répétition d’Asraël : les violents quatre coups de timbale du début du Finale sont interrompus par une marche d’allure plutôt bavaroise qui a du beaucoup étonner et surtout amuser son destinataire, vu les remerciements émus et chaleureux à ses musiciens.

Signalons pour terminer que le troisième volet du cycle symphonique, Maturation (Zrání), est disponible en CD par les mêmes interprètes chez Supraphon SU 3823-2 (« Václav Talich Special Edition » n°3), en compagnie de Tarass Boulba de Leoš Janáček.

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Antonín Dvořák (1841-1904) : Stabat Mater op. 58 B. 71. Josef Suk (1874-1935) : Asraël op. 27. Václav Talich (1883-1961) parle durant la séance d’enregistrement du 28 mai 1952. Drahomíra Tikalová, soprano ; Marta Krásová, contralto ; Beno Blachut, ténor ; Karel Kalaš, basse. Miroslav Kampelsheimer, orgue. Chœur Philharmonique de Prague (chef de chœur : Jan Kühn). Orchestre Philharmonique Tchèque, direction : Václav Talich. 2 CD Supraphon SU 3830-2. ADD Mono. Enregistré en la salle Dvořák du Rudolfinum de Prague en janvier 1952 (Dvořák) et mai 1952 (Suk). Notices et texte de l’intervention de Talich quadrilingues (français-anglais-allemand-tchèque) excellentes, avec textes chantés en latin. Durée : 77’30’’- 75’04’’

 
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