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Gabriel Yared, un compositeur à l’affiche

Gabriel Yared, compositeur du Patient Anglais pour lequel il a reçu un Oscar, de 37°2 Le Matin et tout récemment Azur et Asmar, est aujourd’hui à l’affiche avec La Vie des Autres (Das Leben der Anderen) de Florian Henckel von Donnersmarck, dont la musique a été primée au festival d’Auxerre 2006.

« C’est un film où l’on parle beaucoup. La musique a une importance secondaire par rapport à l’écriture. »

ResMusica : Vous avez collaboré avec Stéphane Moucha, compositeur de télévision, sur La Vie des Autres : comment s’est passé cette rencontre très inattendue ?

 : Elle n’est pas si inattendue que ça… Nous nous connaissons déjà depuis 6-7 ans. Stéphane a participé à l’Académie Pléiade, la structure que j’avais créée lorsque j’habitais en Bretagne et qui était destinée à former de jeunes musiciens à la composition. Nathaniel Mechaly et Jérôme Charles y ont participé également… Pour ce film, j’avais donné ma parole à Florian, mais le film d’Anthony Minghella sur lequel je travaillais alors a pris du retard et je me suis retrouvé bloqué par l’écriture de Breaking and Entering quasiment pendant un an et demi…. Et c’est presque parallèlement que j’ai dû composer les thèmes de Das Leben der Anderen sans avoir le temps d’aller plus loin. J’ai alors demandé à Stéphane d’adapter mes thèmes aux images, d’en faire les orchestrations, de rajouter des musiques supplémentaires si nécessaire… C’est lui qui a fait la production avec Florian et la finition à Prague. C’est une collaboration étroite mais sur le plan thématique, j’ai tout contrôlé.

RM : Vous étiez en amont et lui plus en aval donc ?

GY : Oui, tout à fait, … J’avais composé avant le tournage la petite sonate qu’un des personnages principaux joue. Puis après il a fallu faire les thèmes et c’est Stéphane qui a tout repris, brillamment, à partir de mes maquettes.

RM : Comment avez-vous abordé le film ? La musique semble plus effacée…

GY : C’est un film où l’on parle beaucoup. C’est un film qui est très intense, très politique et très psychologique en même temps. La musique a une importance secondaire par rapport à l’écriture. Les dialogues sont extrêmement élaborés. La chose la plus importante à faire passer était que la musique et la beauté peuvent être salvatrices dans un cadre aussi difficile à vivre que celui de l’Allemagne de l’Est à cette époque là. La musique apporte de la lumière et de la lucidité sous cette chape obscure que représente le contrôle de la STASI. Florian est un homme très sensible qui aime la musique. Il connaissait très bien toutes mes partitions et il était un grand fan… Il a fait ce que font souvent les réalisateurs : il a mis de la musique temporaire, tirée de Monsieur Ripley, d’Une Bouteille à la Mer, du Patient Anglais… et il m’a laissé faire après m’avoir donné une clef professionnelle extraordinaire, une explication très sensible de son scénario et sur le plan humain, intime, il m’a donné une confiance totale….

RM : Cela doit être une respiration pour vous qui avez été souvent malmené ces derniers temps [En 2004, après plus d’un an de travail, la partition de Yared pour le film Troie a été rejetée en quelques minutes par les producteurs, NDLR]?

GY : J’ai été malmené vraiment une seule fois, comme ce qui est arrivé déjà à beaucoup d’autres compositeurs : à Morricone, à Williams…. J’espère qu’un jour cette partition sortira, parce qu’elle était vraiment formidable ! Mais ce n’est pas grave, oublions cet épisode fâcheux presque inévitable dans la vie d’un musicien même si, pour moi qui ne compose pas quatre ou cinq films par an, avoir perdu l’année que j’y ai consacrée était un peu douloureux…. Mais je vois à travers les fanzines, les pétitions que beaucoup de gens ont écouté et aimé les extraits que j’avais mis en ligne sur mon site – et qui m’a coûté très cher d’ailleurs… [aux Etats-Unis, en vertu du work for hire, la musique n’appartient pas au compositeur mais au producteur, NDLR]. Je choisis toujours les gens avec qui je travaille, j’ai des relations exceptionnelles avec les réalisateurs. Il y a toujours un lien d’amitié qui se tisse, une communauté de cœur, que ce soit avec Anthony Minghella, que ce soit avec Michel Ocelot pour Azur et Asmar, avec Cédric Kahn pour L’Avion, avec Florian pour La Vie des Autres, etc… il y a toujours un choix du réalisateur avant un choix du film. Si je m’entends bien avec quelqu’un, alors je me lance.

RM : Votre musique pour La Vie des Autres est très classique, très construite. Nous savons que vous aimez beaucoup Bach : vous a-t-il influencé ?

GY : Bach fait partie de ma vie ! Je commence chacune de mes journées en écoutant du Bach. Je ne le fais pas pour copier, je le fais parce que quand on écoute la vraie beauté, la vraie merveille, notre journée s’en trouve illuminée. Je m’efforce d’avoir la même attitude que Bach, pour qui ce qui comptait était d’écrire de la musique pour la gloire de Dieu. Moi je le fais pour la gloire de la Beauté. Quel que soit le projet, il faut l’appréhender comme si c’était la chose qui comptait le plus pour vous, qu’importe si le film marche ou qu’on vous entende : vous l’avez fait selon votre conscience, pour la gloire de la musique…

RM : Parlons un peu de votre musique pour Azur et Asmar. Ce n’est pas la première que vous composez pour des films d’animation : vous avez travaillé pour Ernest le Vampire, pour Gandahar

GY : J’adore les films d’animation ! Et je trouve que la musique d’animation dans les années 40-50 a apporté à la musique un bienfait énorme. Quand on pense à Scott Bradley, à Milton Franklin, à Oliver Wallace ou à Carl Stalling, ce sont des génies ! Sous prétexte de souligner image par image, ils ont écrit des orchestrations extraordinaires. Très souvent ils ne signaient pas la musique, c’était de la musique extraite d’airs déjà connus, que ce soit Guillaume Tell de Rossini ou une valse de Waldteufel. Je suis donc très intéressé par l’animation même si l’écriture de ces partitions se fait au plan près, ce qui est contraire à mes habitudes : je travaille sur un scénario, sur les intentions du réalisateur, et j’adapte mon travail à l’image. Pour Azur et Asmar, ça a été différent, le processus d’écriture a duré un an et demi avec des aller-retour avec Michel Ocelot. Il a fallu d’abord composer la berceuse qui était le thème principal du film et petit à petit, pendant que les animateurs travaillaient, j’ai fourni des maquettes, pendant six mois, et le film a été animé en fonction de la musique. J’aime beaucoup ce film car je le trouve exaltant : il parle de différence, de l’autre, de racisme, de la civilisation arabe qui est extraordinaire. Michel Ocelot a voulu dire que quelle que soit la couleur de notre peau, de toute façon nous sommes tous frères…. Notre rencontre était au départ très cocasse car je lui ai dit que je n’aimais pas beaucoup le cinéma et lui m’a répondu qu’il n’aimait pas beaucoup la musique…. Ça a été fulgurant ! Au départ il ne voulait que vingt minutes de musique, parce qu’il n’avait pas complètement confiance en la musique de film en général, et aussi parce qu’il pense comme moi qu’une image très belle est éloquente par elle-même, même sans musique. Mais au fur et à mesure j’ai réussi à le séduire et la musique s’est imposée, aussi bien dans le détail que dans le thème.

RM : Le fait de travailler pour un film qui se déroule en Orient, est-ce une façon de retrouver vos racines? De relier votre passé (la musique orientale) à votre présent (la musique occidentale)?

GY : J’ai sorti chez Cinéfonia une série de six albums dont un, les Orientales, reprend des musiques qui dans les années 82-83 procédaient déjà de tous ces mélanges qu’on qualifie aujourd’hui de World Music. Dans Hanna K, je mélangeais un orchestre symphonique avec des instruments ethniques arabes. Dans l’Invitation au Voyage, également, avec une trompette en quart de tons. J’ai toujours aimé les mélanges, je suis né dans un pays où l’on est très sensible à tout ce que vient d’ailleurs. J’ai une culture plus ou moins classique, en grande partie autodidacte, et j’ai toujours aimé les instruments traditionnels mélangés à l’orchestre symphonique. Ce n’est pas une nouveauté dans mon travail. Là il fallait trouver un mariage harmonieux entre la musique arabo-andalouse et l’orchestre classique. La berceuse que j’ai écrite pour commencer a déclenché toute la musique de film.

RM : On pourrait prendre Azur et Asmar comme une synthèse de ce que vous êtes, un pont entre ce que vous avez fait avant et ce que vous faites aujourd’hui ?

GY : Ce que j’aimerais bien, c’est que personne ne me mette dans une niche … Je sais exprimer la musique de plusieurs manières. La pire des choses pour un compositeur c’est d’être coincé dans un seul style. Je me suis révolté contre ça, j’aurais pu très bien rester à Hollywood et faire une carrière aux Etats-Unis de compositeur pour « histoire d’amour qui finit mal »… Un compositeur a besoin de se renouveler, d’évoluer, de ne pas marcher sur ses propres plate-bandes…

RM : Avez-vous travaillé avec Souad Massi sur cette bande originale?

GY : Cette femme est talentueuse, géniale et adorable ! J’ai composé d’abord la berceuse et nous l’avons adaptée pour en faire une chanson que nous avons co-signée. Elle a écrit le texte avec Michel. Nous avons travaillé ensemble pendant une semaine. Elle a vraiment participé à l’écriture de ce morceau.

RM : On ne vous connaissait pas interprète : vous chantez dans Azur et Asmar. Pourquoi?

GY : Parce qu’on n’avait pas trouvé la bonne voix pour faire un des elfes. Quand le chanteur contacté est arrivé on a trouvé que c’était trop maniéré et que cela ne correspondait pas au personnage. Cela dit, j’ai des antécédents : j’ai sorti un album de chanteur en 1974 : Toc Toc Toqué dont les textes étaient écrits par Michel Jonasz. Mais je ne suis pas fait pour la chanson, même si j’ai un timbre de voix qui peut être intéressant. J’adore chanter ! Je chante toujours les thèmes que je compose. C’est par le chant que je trouve l’inspiration : il faut que la musique vienne du dedans !

RM : Il ne faut donc surtout pas s’arrêter de chanter sous la douche !

GY : Surtout pas !

RM : Vous avez reçu un Oscar, un prix à Auxerre pour La Vie des Autres… Nous-même avons décidé de vous décerner une clef ResMusica pour Azur et Asmar… Que représentent ces prix pour vous ? Une fierté, une sérénité, une reconnaissance, l’envie de faire mieux ou un mal nécessaire ?

GY : Beaucoup de plaisir, beaucoup de bonheur, mais en même temps je ne prends pas ça pour une consécration définitive…. Je suis très honoré bien sûr, mais je dois toujours me remettre en question. Les récompenses peuvent endormir et je n’ai pas envie de m’endormir…. C’est une respiration normale chez un artiste que de s’interroger sur ce qu’il fait. Le don que l’on a reçu d’» en haut », il faut l’exploiter et le rendre…

RM : Quels sont vos projets pour l’avenir ?

GY : Je travaille actuellement sur un film d’horreur, 1408, du suédois Michael Hafstrom. Le scénario est tiré d’une nouvelle de Stephen King. C’est un véritable bonheur pour moi, c’est un bain de jouvence : c’est la première fois que j’écris pour ce genre ! Il faut inventer, trouver des couleurs, des textures musicales nouvelles. Ensuite, je dois écrire la musique d’un film européen, Manolete, l’histoire du célèbre toréador des années 50, incarné par Adrian Brody, amoureux d’une prostituée, Penelope Cruz…

Crédits photographiques : © Ammar Abd Rabbo

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