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Éliane Reyes, pianiste enseignante

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DSC_2210-2-468x311Née en 1977 avec des origines belgo-franco-sud-américaines, s’impose comme l’une des pianistes européennes les plus douées de sa génération. Premier récital et Prix César Franck à cinq ans, lauréate de la Fondation Cziffra à dix, Éliane obtient le Premier Prix au Concours d’Ettlingen en 1996 avant d’enchaîner avec une place de finaliste au Concours International de Montréal. Aujourd’hui, la jeune pianiste mène une carrière de soliste et de chambriste reconnue ; sans oublier l’enseignement, puisqu’elle est professeur au Conservatoire National Supérieur de Paris et au Conservatoire Royal de Bruxelles.

« Cela correspondait à ma soif d’aller au bout des choses. »

ResMusica : Éliane, vous avez fait vos classes dans différents ensembles : le Conservatoire de Bruxelles, la Chapelle Musicale Reine Elisabeth, la Hochschule der Kunste de Berlin, le Lemmens Instituut et enfin Paris : comment ces différents types d’enseignement se sont-ils inscrits dans votre parcours ?

 : Cela correspondait à ma soif d’aller au bout des choses. J’ai souhaité vivre en Allemagne, me plonger dans la culture allemande et vivre au rythme allemand pour m’imprégner au mieux des compositeurs qui y ont vécu. Le passage à la Chapelle Reine Elisabeth m’a donné la culture générale et l’ouverture à l’histoire de l’art, de la littérature, mais aussi à l’harmonie, au contrepoint, à la fugue et à beaucoup d’autres domaines. Au Lemmens Instituut, Alan Weiss a été mon professeur et je lui dois énormément. Quant au CNSM de Paris, ce fut le tremplin et le déclic pour le métier de pianiste. Je suis entrée en 3ème cycle à l’unanimité alors que je venais d’accoucher de ma fille, je l’allaitais dans une loge juste avant de jouer. Personne n’était au courant, et certainement pas le jury ! Je n’avais aucune ambition et me présentais uniquement par plaisir et pour le répertoire qui était demandé. Le fait d’être entrée ex-aequo avec Jean-François Neuburger et Lise de la Salle m’a donné la confiance qui me manquait pour continuer dans la carrière de pianiste.

RM : Vous rappelez-vous quelles ont été vos impressions la première fois où vous êtes montée sur scène pour donner un récital, c’était à cinq ans il me semble ? 

ER : Je ne me souviens plus des impressions sur scène mais bien des morceaux. Il y avait la Sonate en do majeur de Mozart, deux Mazurkas de Chopin, une Sonate de Scarlatti et les Danses Roumaines de Bartók, entre autres. Par contre, je me souviens de mon premier « trac », c’était à l’âge de dix ans, lorsque j’ai joué le Concerto en ré Majeur de Haydn au Concertgebouw d’Amsterdam. Les escaliers qui menaient à la salle me semblaient si interminables que durant cette descente, j’ai ressenti pour la première fois une vraie montée d’adrénaline.

RM : D’ailleurs, le public français peut se souvenir de vous, puisqu’en 1987, vous aviez fait sensation dans l’émission très populaire de Jacques Martin, L’Ecole des Fans, où Cyprien Katsaris vous avait ovationnée. Vous rappelez-vous ce moment, où vous avez même dû jouer un bis ?

ER : Oui, en fait, j’étais très surprise. Je venais alors de jouer l’intégrale des Dix-Neuf Valses (j’avais neuf ans) et j’étais étonnée que le public m’ovationne alors que je ne jouais « qu’une » seule valse… et à part ça, je me souviens des cadeaux à la fin de l’émission, c’est pour cela que j’étais contente d’y participer !

RM : Vous avez travaillé avec de grandes pointures : Brigitte Engerer, Michel Beroff, Jacques Rouvier… Que retenez-vous de leur enseignement ? Chaque professeur était-il très différent dans son approche, dans sa technique pédagogique ?

ER : Oui. Pour en retirer un maximum sans confusion, il faut avoir déjà sa propre conception musicale. J’ai eu mon premier maître durant dix ans, Jean Claude Vanden Eynden qui fut mon père spirituel dans la vie également. Il a été ma base et mon équilibre. Grâce à cela, j’ai pris chez chacun des professeurs suivants, les éléments qui me semblaient importants pour agrandir la palette de mon jeu.

RM : Parmi vos rencontres, certains noms sont très importants pour une jeune pianiste : Argerich, Ashkenazy, Badura-Skoda, Perahia et enfin Rostropovitch… Ont-ils été des modèles pour vous ? Que gardez-vous aujourd’hui de ces rencontres ? 

ER : Leurs points de vue sur la musique, leurs styles de jeu, leur « aura » ont indéniablement enrichi ma carrière. De même que leurs côtés humains : Ashkenazy est certainement l’artiste le plus équilibré et modeste que je connaisse ! Paul Badura-Skoda a une culture phénoménale et une gentillesse exemplaire… Je rajouterai aussi György Cziffra, qui m’a énormément appris…

RM : On observe de plus en plus l’arrivée, dans le monde du piano, de très jeunes solistes, je pense à Lang Lang, Yundi Li, Martin Stadtfeld. Vous sentez-vous plus d’affinités avec la jeune génération montante ou avec celle du passé ?

ER : Ni l’un ni l’autre. Je ne me retrouve absolument pas dans le jeu de Lang Lang mais par contre, j’admire beaucoup Pascal Amoyel, Bertrand Chamayou, Cédric Tiberghien… Il y a aussi des pianistes qui traversent les générations et sont indémodables, je pense à Clara Haskil, Dinu Lipatti. Je suis très européenne dans mes choix, de par la tradition musicale de nos pays.

RM : Vous êtes aussi une chambriste accomplie, on l’a vu avec le succès de votre album consacré à . Que représente la musique de chambre pour vous et dans votre carrière ?

ER : L’essentiel. Aussi bien par la beauté de son répertoire que par la diversité des instruments avec lesquels nous pouvons jouer. Le seul défaut que je reproche au piano, c’est qu’il ne permet pas de faire partie d’un orchestre ; or, le contact avec les autres instrumentistes ainsi que les timbres des instruments me sont indispensables. Ce projet Tansman était magique, j’en profite pour remercier Jean-Marc Fessard sans qui la réalisation n’aurait pas été possible. Mais il faudra que je me lance dans la réalisation d’un CD solo, avis aux firmes de disques…

RM : Depuis 2005, après y avoir été vous-même candidate, vous êtes pianiste accompagnatrice officielle du Concours Musical International Reine Elisabeth de Belgique. Quel genre de responsabilités impose cette fonction ?

ER : Mettre les candidats en confiance et s’adapter à chaque type de jeu. Ils sont loin de chez eux, subissent une pression énorme et ne connaissent pas l’accompagnateur. On doit les rassurer tant au niveau musical que psychologique, les encourager… le plus difficile est la première épreuve, lorsqu’on a soixante candidats à accompagner dans le même concerto. Pour chacun d’eux, il faut se souvenir de chaque rubato, des tempi – tout en conservant sa partition car on a besoin de nos repères également, de nos doigtés. Pour vous expliciter l’entreprise, j’ai fait soixante photocopies de ma partition avec les noms de chaque candidat et toutes leurs « directives » sur chaque exemplaire.

RM : Vous enseignez désormais à Bruxelles et à Paris. Quelle est votre conception de la pédagogie musicale, qu’essayez-vous de transmettre ? Technique, interprétation, musicalité ?

ER : S’adapter au niveau de chaque élève, aux desiderata de chacun et bien sûr essayer de combler les lacunes. À Paris, je suis professeur de piano -complémentaire, les niveaux sont disparates. Le plus important est de mener les élèves vers l’autonomie et d’aborder un panel de différentes époques de la littérature pianistique. À Bruxelles, je suis assistante de musique de chambre, c’est un travail basé sur l’écoute de l’autre. Les élèves ont leurs professeurs d’instruments pour les aspects techniques, j’essaie quant à moi de les mener vers des réflexions stylistiques et d’affirmer leur propre personnalité, que ce soit à travers les duos, trios, ou les quatuors…

RM : Comment définiriez et expliqueriez-vous les orientations de votre répertoire ?

ER : Le répertoire sud-américain a été longtemps délaissé et moins bien considéré que le répertoire traditionnel. Or, il regorge de chaleur, de thèmes sensuels, de rythmes entraînants. Quant à la musique française, j’aime travailler sur les résonances, les silences, goûter les harmonies… Pour terminer, la richesse du répertoire contemporain réside aussi dans la chance de pouvoir bénéficier de conseils des compositeurs.

RM : Avez-vous un rêve en tant que pianiste ?

ER : Plusieurs rêves… au niveau du répertoire tout d’abord, j’aimerais, par exemple, jouer le Trio de Milhaud pour piano, clarinette et violon mais aussi les Concertos de Chostakovitch (celui avec trompette et l’autre), le Quintette de Brahms, la Valse de Ravel à deux pianos… J’aimerais aussi beaucoup jouer pour des musiques de films. Mon frère, David Reyes, est un jeune compositeur bourré de talent dans ce domaine. Un de mes rêves va aussi se concrétiser le 21 septembre prochain, car j’aurai l’immense honneur et la chance d’accompagner José Van Dam lors d’un concert à Bruxelles.

RM : Sur une île déserte, quelles sont les trois partitions que vous emportez, et pourquoi ?

ER : Le Quatuor à clavier en mi bémol de Schumann, car son mouvement lent est l’un des plus beaux thèmes jamais écrits. Il me fait pleurer à chaque fois ! Ensuite, le Sextuor de Penderecki, également pour son mouvement lent où le solo de cor est bouleversant ! Et pour terminer, le Concerto de Chostakovitch pour violon : pour la profondeur, les contrastes, la fougue de ce chef-d’œuvre.

RM : En dehors de la musique, vous êtes une maman comblée. Des futurs pianistes ? 

ER : Non, car pour eux, le piano représente un « vol » de leur maman. Ma fille manifeste beaucoup d’intérêt pour la musique et elle a l’oreille absolue ; mais on ne peut pas avoir l’énergie de s’investir dans une carrière pour soi-même et mener son enfant au même résultat. Les parents doivent faire beaucoup de sacrifices, et choisir signifie souvent renoncer. Je ne veux pas renoncer à mes activités de pianiste et mes enfants sont très heureux d’avoir le temps de grandir.

Crédits photographiques : © Charlotte Abramow

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