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L’Ecole de Vienne enfin devenue « classique »

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Arnold Schoenberg (1874-1951) : Quatuor à cordes en ré majeur (1897) ; Quatuor à cordes n°1 op. 7, n°2 op. 10, n°3 op. 30, n°4 op. 37 ; Sextuor La Nuit Transfigurée op. 4. Alban Berg (1885-1935) : Quatuor à cordes op. 3 ; Suite Lyrique ; Anton Webern (1883-1945) : Trois pièces pour quatuor ; Quatuor à cordes (1905) ; Mouvement lent pour quatuor ; Rondo pour quatuor en ré mineur ; Quintette pour cordes et piano en ut majeur ; Cinq mouvements pour quatuor à cordes op. 5 ; Six bagatelles pour quatuor à cordes op. 9 ; Quatuor à cordes op. 28. Leipziger Streichquartett : Andreas Seidel, violon I ; Tilman Büning, violon II ; Ivo Bauer, alto ; Matthias Moosdorf, violoncelle ; Christiane Œlze, soprano ; Hartmut Rohde, alto ; Michael Sanderling, violoncelle ; Frank-Immo Zichner, piano. 5 CD MDG. Réf. : MDG 307 1484-2. Code barre 760623148427. Date et lieu d’enregistrement non précisés. DDD. Notice trilingue (anglais- français-allemand). Durée : 5h21’.

 

Comme souvent outre-rhin, le Quatuor à cordes le Leipzig (Leipziger Streichquartett) a puisé sa source dans un orchestre, en l’occurrence et en 1988, le célèbre Gewandhausorchester de Leipzig, où trois de ses membres y occupaient le poste de chef de pupitre. Mais contrairement aux nombreuses formations de chambre issues du Philharmonique de Berlin, (voir par exemple le Sharoun Ensemble) les musiciens du Leipziger ont abandonné leur formation mère en 1993 pour se consacrer uniquement au quatuor. Ils ont aujourd’hui un vaste répertoire où, toutefois, les deux « Ecoles de Vienne » occupent une place centrale. Ainsi l’album MDG qui nous occupe ici regroupe en cinq galettes et plus de cinq heures, l’intégrale de la musique pour quatuor à cordes (y compris quintettes et sextuors) des trois viennois qui allaient révolutionner la musique du XXième siècle : Schönberg, Berg et Webern.

Notons que ces enregistrements ne constituent pas vraiment une nouveauté, puisqu’ils ont été publiés séparément entre 1992 et 2000 (aucune date d’enregistrement n’est indiquée mais seulement les dates de publication). Néanmoins l’importance de cette édition n’est pas à négliger, car il semble bien qu’il n’y ait pas d’autres intégrales disponibles au catalogue aujourd’hui. D’autant plus que le travail éditorial est assez remarquable avec un livret fort copieux présentant en détail chaque œuvre, dans un style très clair permettant au néophyte qui découvrirait cette musique de l’appréhender beaucoup facilement, et à celui qui aurait déjà franchi ce pas, de l’approfondir.

Le temps des pionniers de l’Ecole de Vienne étant désormais révolu, c’est avec la même approche classique et intemporelle qu’il emploierait pour jouer Haydn, Beethoven ou Brahms que le aborde cette musique. A aucun moment il n’essaie de nous convaincre de l’importance historique de ces œuvres, de forcer tel ou tel trait ou aspect pour faire démonstratif. Non, ils font simplement de la musique « de répertoire ». Et de la très belle musique ! Avec un maître mot, semble-t-il : équilibre. C’est ce qui ressort de l’écoute de des disques où il apparaît clairement que tout excès (tempo, dynamique, dissonance) était soigneusement évité au profit d’un équilibre que d’aucun pourrait qualifier de –trop- sage, amenuisant la modernité de ces œuvres, mais qui justement les place, non sans réussite, dans une continuité historique « naturelle » bien plus qu’en rupture. L’équilibre des quatre instruments est très remarquable (la tradition et la culture des orchestres allemands n’y est sans doute pas pour rien), les timbres ne sont jamais agressifs, la palette dynamique est d’un naturel confondant, le tout très bien servi par une prise de son toute aussi naturelle. Le style y est globalement classique et romantique, avec une recherche évidente, mais non ostentatoire, de l’émotion (écouter le très réussi final du Quatuor n°2 de Schönberg, passage clé s’il en est puisque l’atonalité s’y installe, sans compter l’apparition de la voix de soprano, et pourtant l’émotion passe à merveille). A l’opposé de toute intellectualisation excessive qui rendrait cette musique difficile à écouter pendant cinq heures. Car c’est là une des prouesses de cet album, on peut enchaîner sans se lasser ces cinq CD, ce qui n’était pas gagné d’avance. Et pour ceux qui tenteraient cette passionnante expérience, ils verraient ainsi se dérouler devant eux une des révolutions majeures de l’histoire de la musique.

Evidemment, Schönberg se taille la part du lion avec trois CD entiers qui débutent par le « pré Ecole de Vienne » Quatuor de 1897, œuvre encore de jeunesse d’un Schönberg âgé de vingt trois ans, que le compositeur considérait lui-même comme un « des cinq ou six essais » qui ont précédé les « vrais » quatuors, ceux avec un numéro d’opus. Il est clair que Brahms ou même Dvorak s’y entendent ici plus que le Schönberg à venir, ce que fait parfaitement sentir l’interprétation du Leipziger. Le long Quatuor n°1 bien que d’un tout autre niveau de complexité est encore « classique » même si on sent que les harmonies deviennent plus audacieuses et la forme sonate classique y est remplacée par une structure type poème symphonique. Le second CD avec les Quatuors n°2 et n°4 est un des sommets de ce coffret, le n°2 (avec la très belle participation de la soprano Christiane Œlze) étant à lui tout seul la clé de tout ce qui suivra, et le n°4 une œuvre « mature » dont on apprécie l’interprétation toujours vivante du Leipziger où jamais la ligne mélodique, même si elle est complexe, ne se perd. Remarquable. La Nuit Transfigurée qui a plus de concurrence au disque, trouve ici une version très équilibrée, qui n’est toutefois pas la plus brûlante de la discographie. Enfin le Quatuors n°3 montre qu’avec une forme très classique en quatre mouvements (avec un rondo final comme au « bon vieux temps »), Schönberg a réussi a renouveler le genre.

Berg reprendra la révolution initiée par son compère viennois, mais Webern l’amplifiera en la concentrant dans des pièces à la durée minimaliste rendant sans doute pour les interprètes comme pour les auditeurs leur assimilation plus ardue. Le Leipziger nous donne une très bonne version de la Suite Lyrique qui, sous d’autres archets peut sonner plus impressionnante ou dynamique, et qui ici est simplement « lyrique ». Mais un des grands mérites de cet album est de rendre plus accessible l’œuvre de Webern grâce à une grande intelligence de la vision qui réussit à unir dans une esthétique purement musicale, les audaces de l’atonalité et du dodécaphonisme avec la recherche de la ligne expressive « classique » et de l’émotion. Pas facile quand parfois le mouvement ne dure que vingt secondes.

Tout ceci constitue un album passionnant, parfaitement maîtrisé par des interprètes familiers de ce répertoire, qu’on recommandera particulièrement à celui qui souhaiterait aujourd’hui aborder cette musique pour la première fois, et qui trouverait ici le parfait matériel nécessaire. Qui voudrait approfondir aurait ici une vision « classique » très bien défendue d’œuvres dont certaines furent à un moment révolutionnaires.

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Arnold Schoenberg (1874-1951) : Quatuor à cordes en ré majeur (1897) ; Quatuor à cordes n°1 op. 7, n°2 op. 10, n°3 op. 30, n°4 op. 37 ; Sextuor La Nuit Transfigurée op. 4. Alban Berg (1885-1935) : Quatuor à cordes op. 3 ; Suite Lyrique ; Anton Webern (1883-1945) : Trois pièces pour quatuor ; Quatuor à cordes (1905) ; Mouvement lent pour quatuor ; Rondo pour quatuor en ré mineur ; Quintette pour cordes et piano en ut majeur ; Cinq mouvements pour quatuor à cordes op. 5 ; Six bagatelles pour quatuor à cordes op. 9 ; Quatuor à cordes op. 28. Leipziger Streichquartett : Andreas Seidel, violon I ; Tilman Büning, violon II ; Ivo Bauer, alto ; Matthias Moosdorf, violoncelle ; Christiane Œlze, soprano ; Hartmut Rohde, alto ; Michael Sanderling, violoncelle ; Frank-Immo Zichner, piano. 5 CD MDG. Réf. : MDG 307 1484-2. Code barre 760623148427. Date et lieu d’enregistrement non précisés. DDD. Notice trilingue (anglais- français-allemand). Durée : 5h21’.

 
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