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António Chagas Rosa, un diable de compositeur

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Au soir de la création parisienne des Sorcières, le premier des sept contes musicaux de Musicatreize, ResMusica a rencontré son compositeur, António Chagas Rosa, pour faire le point sur la musique contemporaine portugaise et comprendre comment le thème de l’Inquisition et des Sorcières s’inscrit encore aujourd’hui dans l’actualité du Portugal.

 

ResMusica : Quelles sont les forces créatrices les plus marquantes selon vous au Portugal, en matière de création contemporaine ? Emanuel Nunes est-il l’arbre qui cache la forêt ?
 : Nunes est déjà trop universel pour qu’on le considère comme un compositeur portugais. Il a été récemment au centre de quelques événements importants, « Nunes Portrait » à Porto, et son opéra à Lisbonne, et il est aussi vrai que Nunes offre sporadiquement des cours de composition au Portugal, mais il est loin d’être représentatif de la scène musicale de ce pays. D’autres compositeurs de la même génération et, grosso modo, de la même affiliation esthétique que lui, tels que Cândido Lima et Filipe Pires, sont pratiquement absents des programmes de concerts. Nunes est un représentant majeur de l’esthétique moderniste, et à ce titre il est toujours un étranger au Portugal.

RM : Comment expliquez-vous ce rejet au Portugal de cette « esthétique moderniste »?
ACR : Je l’explique par la mentalité particulière du Portugal. Le pays est resté à l’écart du grand modernisme européen du XXe siècle, à cause de la difficulté portugaise à soutenir une pensée rationnelle avec consistance.

RM : Quels compositeurs vivants sont donc joués aujourd’hui ?
ACR : A présent, la scène musicale portugaise est plutôt occupée par des compositeurs qui ont fui le vide des années 70-80 en allant étudier à l’étranger, que ce soit aux Etats-Unis, en France, en Angleterre, en Hollande, etc. Il y a à côté une génération encore plus jeune qui conçoit la musique comme une source de plaisir immédiat. Les admirateurs de Nunes disent que le post-modernisme est le vainqueur à part dans les concerts de la fondation Gulbenkian, car celle-ci a toujours soutenu Nunes. Je pense que la musique portugaise contemporaine est trop riche et variée pour qu’on la définisse seulement comme un produit du post-modernisme, qui est d’ailleurs une conception déjà très datée. Il ya plusieurs compositeurs de ma génération (nés entre 1960 et 1970) qui ont des parcours artistiques aussi remarquables qu’indépendants, même sur le plan international. Je pense à Isabel Soveral, João Pedro Oliveira, Miguel Azguime, Luís Tinoco, Sérgio Azevedo ou encore Alexandre Delgado. Parmi les ex-élèves d’Emmanuel Nunes, à Paris, il faut nommer João Rafael et Pedro Amaral, le dernier étant aussi un musicologue et chef d’orchestre distingué.

RM : Il est frappant de voir à quel point les élites portugaises parlent parfaitement le français (dont vous êtes un exemple), une pratique qui se perd avec les trentenaires et les générations plus jeunes. Cette proximité culturelle, qui semble avoir bénéficié à Nunes, a-t-elle d’autres effets d’enrichissements mutuels dans la vie culturelle des deux pays ? 
ACR : Je vous remercie de votre compliment pour mon modeste français ; je l’ai appris à l’école publique dans les années 70 et j’ai continué de le perfectionner au travers de la lecture des classiques. C’est vrai qu’on a eu presque un siècle et demi de reflets culturels continuels de la France sur le Portugal grâce au chemin de fer qui, en 1860, a établi la liaison entre Paris et les villes portugaises de Coimbra (le centre universitaire) et Lisbonne (la capitale). Vers la fin du XIXe siècle, l’influence de la France sur les goûts portugais était si vaste que le grand romancier Eça de Queiroz disait que « le Portugal est un pays traduit du français »… À présent, la situation a complètement changé : d’un côté le français n’est plus une langue d’apprentissage obligatoire dans le système public d’enseignement portugais ; d’un autre côté, au travers des médias et de l’Internet, l’anglais a envahi tout un espace qui jadis était partagé avec d’autres langues, le français, l’italien, même l’allemand et le latin. Je regrette cette évolution, laquelle n’a rien apporté d’enrichissant. Au contraire, elle conduit à une uniformisation, pas seulement de la langue comme code de communication mais aussi de la pensée, ce que je considère une menace dans un futur multi-culturel.

RM : Vous avez reçu une bourse de la fondation Gulbenkian mais curieusement pas en tant que compositeur mais en tant que pianiste. C’est aux Pays-Bas que vous avez découvert votre nature de compositeur, un pays qui à ma connaissance n’a pas de relation historique très forte avec le Portugal. Fallait-il justement être sorti de votre propre culture pour vous trouver enfin ? 
ACR : C’est une question pertinente que celle que vous me posez, et que je me suis posée à moi-même maintes fois. L’expérience hollandaise, pour moi, a été surtout importante d’un point de vue de « liberté » – une liberté physique qui a conduit à une libération de ma pensée et de mon processus de création. Cela aurait pu se passer en France, bien sûr, mais j’ai suivi un professeur spécifique en Hollande, le pianiste et compositeur roumain Alexandre Hrisanide, que j’avais connu en Allemagne. Je suis arrivé trop tard à la conclusion que l’enseignement de la composition en Hollande – et maintenant je parle de Peter-Jan Wagemans et de Klaas de Vries, avec qui j’ai étudié à Rotterdam – n’était pas ce que j’avais prévu, en laissant les étudiants trop repliés sur eux-mêmes, dans une condition d’autodidactes. L’avantage de la vie en Hollande, c’était la possibilité d’avoir accès à une vie musicale très riche, ce qui a joué un rôle important dans ma conscience de compositeur.

RM : Les Sorcières, par leur thème, par leur style musical qui n’hésite pas à adopter les couleurs religieuses (psalmodies, invocations, objurgations…), sont définitivement latines, ibériques, bien loin de John Cage, un compositeur qui compte beaucoup pour vous. Est-ce que cette œuvre marque la réunion de votre nature de compositeur, trouvée dans le nord, et de votre héritage culturel ? 
ACR : Je vais commencer par vous répondre avec une petite chronologie : j’ai vécu douze ans en Hollande (de 1984 à 1996) et je travaille au Portugal depuis 1996, c’est à dire, douze ans aussi. Je crois qu’il y a beaucoup plus de moments dans ma musique où je me retrouve moi-même dans ce que j’ai écrit pendant les derniers dix ans qu’auparavant. Et cela a à voir directement avec une évolution personnelle, enrichie par une vie de concerts, dans et hors du Portugal, qui s’est développée après mon retour des Pays-Bas. Au long de ce parcours, une forte liaison s’est établie entre ma musique, la poésie et le drame. Je suis convaincu que la musique exprime toujours quelque chose au-delà d’elle-même. Chaque fois que les études d’anthropologie avancent vers les origines du son organisé, on aperçoit une conception de « musique » omniprésente comme soutien des manifestations multiples de la vie. En Grèce classique, on assiste à l’origine du rythme musical au sein de la prosodie ; ensuite, le Moyen Âge n’a cessé de fusionner la monodie avec la parole. Avec la création du genre opéra, le théâtre n’a cessé d’exercer une force centripète sur l’imaginaire des compositeurs ; plus récemment encore, l’opéra est devenu film et on continue de vivre la musique comme un facteur de cohésion entre une multitude d’informations extra-musicales. Ma nature de compositeur a du mal à concevoir la musique comme un langage renfermé sur lui-même. J’envisage la création comme une hypothèse de mise en communication avec le monde, tout en jetant le particulier sur l’universel d’une façon féconde. Dans cette perspective, je me revois volontiers dans Les Sorcières ou, d’une façon plus osée qu’auparavant, ma volonté d’exprimer le poème dramatique à travers des sons a dépassé la problématique particulière du métier du compositeur. Pour moi, l’ensemble des outils musicaux avec lesquels j’ai construit la partition de ce conte musical représente la liberté de faire ce que j’aime, en échappant à des pré-définitions, soient-elles stylistiques ou idéologiques.

RM : Les Sorcières sont un des sept contes de . Comment s’est fait le choix de ce texte de Horta, dont vous reconnaissez vous-même le caractère provocateur. Est-ce que l’idée d’une mise en musique de ce poème vous a longtemps hanté ? 
ACR : Je n’ai eu aucune influence dans le choix de la thématique du conte. Roland Hayrabedian, le chef d’orchestre, directeur artistique et fondateur de cet excellent Ensemble m’a donné la liberté de choisir un poète, écrivain, dramaturge ou autre, portugais. De mon côté, j’ai transféré cette liberté chez Maria Teresa Horta, que j’avais invitée à concevoir un texte pour le conte. Maria Teresa, que j’admire énormément comme poétesse, a longuement réfléchi jusqu’au moment ou, d’un coup, l’idée d’un conte autour des Sorcières et des Inquisiteurs a captivé son imagination. J’ai écrit deux opéras en 1994 et 2001 sur des sujets proches de la persécution de la pensée et je n’envisageais pas susciter un troisième travail sur le même thème. Mais la beauté du texte de Maria Teresa m’a totalement convaincu – presque ensorcelé… – et j’en suis fier et heureux. Je pense que, tous les deux, nous avons été fidèles à ce que nous croyons et à ce que nous aimons.

RM : L’Inquisition est-elle un thème que le Portugal doit encore affronter pour parvenir à l’exorciser, si je puis dire ?
ACR : L’Inquisition reste toujours un thème discret au Portugal, certainement à cause du poids que l’Eglise et les organisations catholiques ont dans la vie publique. Quoique le Portugal soit depuis longtemps un Etat laïc, l’influence de ces institutions et organisations ne doit pas être sous-estimé. Ce n’est que cette année – en 2008 ! – qu’on a inauguré à Lisbonne un monument dédié aux victimes d’un grand pogrom qui a eu lieu dans la capitale au début du XVIe siècle ; on estime qu’entre 2000 et 5000 citoyens liés à la foi juive ont été assassinés. D’ailleurs, toutes les conséquences – d’une dimension colossale – des persécutions inquisitoriales sur la vie économique et culturelle portugaise – pourtant bien documentées, n’ont pas encore fait l’objet d’une réflexion collective profonde. Parce que le Portugal n’a pas connu une vraie révolution industrielle, ses rapports avec la liberté de pensée, la liberté des mœurs, la religion, l’identité sexuelle, etc., enfin, tout ce qui vient avec une culture bourgeoise élargie, ne sont pas très aisés. Même le rapport des gens avec le temps chronologique signale des traits pré-industriels ; les gens évitent d’être précis dans leur choix de date et heure. Mais ça peut aussi être vu comme une qualité. Beaucoup d’étrangers choisissent maintenant le Portugal comme deuxième patrie à cause d’un modèle de développement économique qui n’a pas effacé des habitudes et des traditions qui inspirent de la confiance et du bien-être.

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Au soir de la création parisienne des Sorcières, le premier des sept contes musicaux de Musicatreize, ResMusica a rencontré son compositeur, António Chagas Rosa, pour faire le point sur la musique contemporaine portugaise et comprendre comment le thème de l’Inquisition et des Sorcières s’inscrit encore aujourd’hui dans l’actualité du Portugal.

 
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