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Henri Dutilleux, compositeur

Artistes, Compositeurs, Entretiens

Le 22 janvier 2009, date d’anniversaire du compositeur, Mezzo diffusera un documentaire d’Hervé White intitulé Autour de… «Tout un monde lointain». Ce film de cinquante cinq minutes se présente sous la forme d’un dialogue entre Henri Dutilleux et son interprète, le violoncelliste Henri Demarquette. L’échange se révèle passionnant, malgré une forme aride qui en rebutera plus d’un. A l’occasion de la projection en avant-première du film à la SACEM, ResMusica a eu le grand plaisir de pouvoir approcher le Maître.

 

« J’ai vécu longtemps, j’ai vu différents mouvements, différentes modes. Il faut se méfier des modes. »

ResMusica : Est-ce important pour vous de donner des clefs de votre œuvre à travers ce genre de témoignages ? Que pensez-vous de ce film ?
 : J’en pense évidemment beaucoup de bien. C’est une énorme surprise pour moi. Même la soirée de ce soir je ne savais pas que ça allait prendre cette tournure ! Je pensais que tout était autour de , le soliste. Mais à vrai dire, il s’est un peu effacé pour me laisser la vedette. Le film, déjà à ce niveau là, a été fait par lui et Hervé White sans que je sois au courant ! Je n’ai jamais pensé que c’était un film auquel je participerais ! J’ai pensé que cela serait des souvenirs du soliste Demarquette, des souvenirs de sa carrière, de nos rencontres, de sa carrière personnelle. Ce que je trouve remarquable c’est qu’ils en aient fait un film qui tient très bien, peut être un peu ardu pour certains.

RM : Avec quels interprètes travaillez-vous actuellement ?
HD : En ce moment je travaille pour , la fameuse cantatrice, et pour Ozawa, le grand chef d’orchestre. C’est une œuvre qui a déjà été en partie crée au Japon, à New York et Washington et dont l’ensemble terminé dans quelques mois, en mai, sera donné à Paris.

RM : Dans le film, vous parlez de cette relation intrinsèque entre vous le compositeur et l’amoureux de l’art pictural…
HD : Cela pourrait être la sculpture, les arts plastiques… mais surtout la peinture, parce que tout de même, il y a la couleur. La couleur pour moi compte beaucoup. Je crois que l’on peut me placer, comme on le fait parfois pour les musiciens, comme un musicien de la couleur, comme on peut de le dire de Messiaen, mais dans une autre façon de le dire : c’est autre chose. Berlioz, par exemple, c’est un musicien de la couleur mais il n’est pas de la même famille de pensée que Fauré, qui est né trente ans après lui. La peinture, c’est comme la lecture, est un élément d’émotion – plus que cela, la chose qui vous trouble et déclenche le processus créateur. Cela peut-être une histoire d’amour, une aventure, une lecture, une vision. J’ai souvent besoin de cela. Il faut le provoquer. Un compositeur, un peintre, un auteur de roman ne peut toujours être aussi bien inspiré. On a besoin d’un élan, d’un propos. Cela pourrait même être un fait divers pour un opéra à notre époque! Je n’ai pas écrit d’opéra car je n’ai pas trouvé un sujet qui me plaisait. Mais je regrette : car maintenant c’est trop tard. J’aurais pu prendre un fait divers mais je cherchais surtout dans les nouvelles. J’ai souvent besoin d’un apport, d’abord. J’ai besoin que mon émotion soit provoquée par quelque chose. C’est ce que je ressens. D’autres travaillent autrement. Seulement la vérité, c’est qu’il faut travailler chaque jour. Car on n’a pas toujours le même élan. C’est comme un muscle qu’il faut entretenir.

RM : C’est en forgeant qu’on devient forgeron.
HD : Je vois très bien que si je n’ai pas travaillé pendant quinze jours c’est difficile ensuite. C’est presque une banalité de le dire. Stravinsky, Bartok, Ravel disaient la même chose.

RM : En tout cas cela vous a bien réussi puisque vous êtes devenu un classique. Vous le dites dans le film. Vous êtes devenu une référence !
HD : Surtout cette œuvre, Tout un monde lointain. Elle a été jouée aux Etats Unis, dans les pays scandinaves. Avec d’autres œuvres aussi. Mais c’est vrai que c’est l’une de celles auxquelles je suis le plus attaché. Je le dis dans le film.

RM : Vous dites aussi que «c’en est fini de cette guerre là» en parlant de la guerre atonal – tonal. Toute votre œuvre a pour objectif d’abolir cette frontière. Bien avant la réaction américaine contre le sérialisme, vous étiez déjà passé à autre chose. Selon vous, quel est l’avenir de la musique contemporaine après vous ? Que peut-on attendre de la musique après avoir dépassé ce clivage ?
HD : Il faut se méfier des modes. J’ai vécu longtemps, j’ai vu différents mouvements, différentes modes. Le mot de Cocteau c’est : «Qu’est-ce que la mode ? C’est ce qui se démode». Tout est là.

Remerciements : Elisabeth Anselin, Benoît Basirico (de Cinezik), Simon De Lucas, Anne Isenberg, Alejandra Morambuena

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