Cecilia Bartoli sacrifie aux castrats

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Cecilia Bartoli. Sacrificium. La Scuola dei castrati. Airs d’opéra de Nicola Porpora (1686-1768), Antonio Caldara (c. 1671-1736), Francesco Araia (1709-1770), Carl Heinrich Graun (c. 1703-1759), Leonardo Leo (1694-1744), Leonardo Vinci (c. 1696-1730), Riccardo Broschi (c. 1698-1756), Georg Frideric Handel (1685-1759), Geminiano Giacomelli (c. 1692-1740). Cecilia Bartoli, chant. Il Giardino Armonico, direction Giovanni Antonini. 2 CD Decca 478 1521. Code barre 0 28947 81521 1. Enregistré au Centro Cultural Miguel Delibes de Valladolid en janvier, février et mars 2009. Notice en anglais, français et allemand. Livret en allemand, italien, anglais et français. Durée : 89’07’’

 

Dans la seule ville de Naples, au XVIIIe siècle, on «fabriquait» trois à quatre mille castrats chaque année ! C’est une des tristes réalités que nous apprend dans l’excellente notice qu’elle a elle-même rédigée dans son album qui sort ces jours-ci.

Une notice de cent cinquante pages qui illustre, telle une petite encyclopédie, les opérations de castration et l’histoire attachée à ces «chapons» humains qui ont fait la gloire de l’opéra pendant les siècles où le pouvoir papal interdisait aux femmes de monter sur des scènes théâtrales. Un plaidoyer touchant et impitoyable sur cette aberration humaine, cette barbarie pour les simples «plaisir du prince». On estime à plus de trois cent mille les garçons castrés au simple espoir d’en faire les géniaux travestis de l’opéra d’alors. Et, dérision du temps, seuls les noms de quatre ou cinq de ces phénomènes ont traversé les ans et sont restés dans la légende de l’opéra pour leurs fabuleuses habilités vocales.

Dans ce nouvel album, leur rend hommage, non tant par le timbre de voix qu’ils avaient inimitable mais, surtout par l’agilité vocale dont les plus célèbres faisaient preuve. Ce recueil contient quelques-unes des musiques parmi les plus virtuoses jamais composées pour la voix humaine. Qui d’autre que la chanteuse romaine peut aujourd’hui prétendre à pouvoir chanter de telles pyrotechnies assassines ? Dans son album Opera Proibita, elle étonnait avec sa phénoménale agilité. Ici, elle porte encore plus avant son art consommé de la vocalise. Alors qu’Opera Proibita démontrait l’incroyable abattage que la Bartoli était à même de chanter, dans cet enregistrement, elle pousse le perfectionnement vocal encore plus loin. Si, à l’instar de son précédent enregistrement, ses vocalises restent époustouflantes, sa domination du souffle et de la colonne d’air sont exemplaires d’un travail encore remis sur le métier. En outre, toujours incroyables de virtuosité, les traits vocaux ont perdu de leur âpreté et se sont vêtus d’une douceur interprétative inconnue jusqu’ici. Restent que toutes les notes (et quelle avalanche) sont chantées avec un soin de la valeur et de la couleur extraordinaire.

Mais si l’aspect spectaculaire premier de ce nouvel album réside incontestablement dans la technique vocale empruntée dans la vocalisation délirante des airs composés pour les plus fameux castrats napolitains, Cecilia Bartoli nous convie à l’écoute d’airs où la technique vocale, peut-être moins apparente, s’attache à l’expressivité. Ainsi, alternant avec les airs de bravoure, elle nous régale avec des mélopées ou l’intériorité le dispute à la ligne de chant. L’écoute attentive permet toutefois d’entendre des airs qui, sous l’apparence de mélodies sans accidents, révèlent des difficultés vocales incroyables, des sauts de notes extrêmes. Comme dans ce «Parto, ti lascio, o cara» que Porpora compose pour Caffarelli, le rival de Farinelli ou cet admirable «Misero pargoletto» de .

On retrouvera avec bonheur , l’orchestre qui avait déjà accompagné Cecilia Bartoli dans son album dédié à Vivaldi. Ayant gagné en équilibre sonore, en étoffe musicale, il accompagne la mezzo avec une attention et une précision soutenues. Incontestablement, ce nouvel album de la diva romaine s’inscrit dans la lignée de son travail de découvertes musicographiques et dans celui, non moins louable, d’une carrière intelligemment menée où prime la valeur qu’elle fait sienne depuis toujours : la qualité.

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