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Philippe Giusiano, pianiste

Artistes, Entretiens, Instrumentistes

Lauréat du prestigieux concours Frédéric Chopin de Varsovie en 1995, Philippe Giusiano est l’un des pianistes à l’affiche des «Folles Journées» Chopin. Connu pour l’élégance et la pertinence de ses interprétations (on se souvient encore de sa magnifique intégrale des Etudes-Tableaux de Rachmaninov !), il mène avec discrétion une brillante carrière qui le conduit régulièrement aux quatre coins du globe. Resmusica l’a récemment rencontré lors d’un de ses rares séjours dans sa Provence natale.

Notre dossier : Art du clavier

 

ResMusica : Vous souvenez-vous de votre tout premier contact avec le piano ?
 : C’est assez difficile car j’avais deux ou trois ans. Il faudrait peut- être le demander à mes parents. Je me souviens juste de jouer des airs, des chansons que j’entendais à l’école ou que mes grands parents me chantaient à la maison. Avec un doigt, j’essayais de les rejouer. Est-ce que c’était par intuition, est-ce que j’avais déjà un rapport privilégié avec l’instrument, je ne le sais pas.

RM : Tout naturellement vous êtes entré au Conservatoire de Marseille où vous avez notamment bénéficié de la pédagogie de Pierre Barbizet.
PG : J’y suis entré à l’âge de sept ans. Chez Odile Poisson puis chez Pierre Barbizet en classe de perfectionnement. Je n’avais alors que douze ans et avec le recul, je me dis que j’étais trop jeune pour profiter pleinement de l’enseignement de ce grand Maître qui s’attachait davantage au style et à la forme de l’œuvre. J’avais besoin à ce moment-là de conseils plus concrets et beaucoup de choses me dépassaient.

RM : Est- il vrai qu’il avait une approche toute particulière pour faire travailler les fugues de Bach ?
PG : Oui, c’est exact. Il nous faisait interpréter la partition à la voix. Pour une fugue à quatre voix par exemple, il y avait quatre groupes. C’était intéressant et très intelligent car il y a l’aspect polyphonique qui ressort davantage. Peu de temps avant les examens et même d’aborder le travail pianistique, il nous réunissait tous pour essayer de chanter.

RM : Ensuite, vous vous présentez au Conservatoire de Paris ?
PG : En fait, j’étais trop jeune pour entrer au Conservatoire Supérieur. Je ne m’y suis présenté que l’année suivante, à l’âge de treize ans et j’y ai été admis premier nommé avec Caroline Sageman. J’ai été notamment dans la classe de Jacques Rouvier qui a été mon professeur principal à Paris.

RM : Parlez nous de votre récent projet Chopin au Japon.
PG : C’était une grande première puisqu’il s’agissait de jouer toute l’œuvre de Chopin dans son ordre chronologique. Nous l’avons monté en Décembre 2008 avec René Martin et cinq autres pianistes (Abdel Rahman El Bacha, Anne Queffelec, Iddo Bar Shaï, Jean-Frédéric Neuburger et Momo Kodama). L’idée consistait à se répartir tout le répertoire pour piano solo de façon à ce que chaque pianiste puisse équitablement jouer les œuvres célèbres, les moins célèbres, les difficiles ou celles qui le sont moins… Pour le public, cette formule était très intéressante car elle permettait de suivre le développement de l’œuvre du Maître à travers des approches et conceptions différentes. Du côté des pianistes, c’était également une très belle expérience car nous avions la possibilité de nous entendre en alternance et de vivre, dans un esprit extrêmement familial, de grands moments de musique pendant quatre journées entières. Ce fut un très grand succès et ce projet nous accompagnera en 2010 à Nantes, Bilbao, Rio de Janeiro et Varsovie.

RM : On vous associe presque toujours à l’œuvre de ce compositeur…
PG : Effectivement, j’ai une affinité profonde avec sa musique qui est plus du registre de l’intuition que d’une quelconque influence transmise par mes professeurs. J’ai eu la «révélation» en travaillant la Valse en si mineur op. 69 n°2 et par la suite, la Fantaisie-Impromptu.

RM : Comment abordez- vous sa musique ? 
PG : Si je vois une phrase musicale, pour lui et le répertoire romantique comme Liszt, Schumann, Brahms ou Rachmaninov, cela me parle naturellement. Chez Chopin, il peut y avoir des passions, de la colère, de la joie, de la tristesse mais le moyen d’expression reste sobre.

RM : Vous avez pratiquement tout joué de son œuvre. Quelle est la dernière en date que vous ayez travaillée?
PG : La première sonate. Elle est très difficile et ce n’est peut- être pas le meilleur Chopin car il s’agit d’une œuvre de jeunesse. Peut-être faut-il se replacer dans le contexte de son enfance. Il était encore élève au Conservatoire de Varsovie quand il l’a écrite. Il s’essayait à la grande forme car il n’en avait pas encore composé. On sent, au départ, que c’est peut-être un essai. Comme c’est un génie, le résultat n’est pas mauvais!

RM : Vous arrive- t- il d’être en désaccord avec le texte et de vous dire «A cet endroit- là, je conçois les choses différemment» ?
PG : Pour ce qui est écrit, non. Par rapport à des indications de tempo, il m’arrive en effet de penser parfois que tel ou tel mouvement est trop vite, qu’il faudrait rajouter plus de passion à des endroits où rien n’est mentionné. Mais je m’efforce de respecter le plus possible les indications du compositeur.

RM : Et pour Bach ?
PG : Et ses indications libres ? Oui, mais je n’en joue pas beaucoup. Bach est un compositeur que je préfère écouter et que j’associe plus volontiers à la musique sacrée, aux messes ou au clavecin. C’est sans doute le plus grand et le plus divin de tous les compositeurs.

RM : Passer de Chopin à Schumann ou même Rachmaninov ne semble pas vous poser de difficultés particulières…
PG : Pas vraiment dans la mesure où je connais le style de chaque compositeur que j’interprète et que je sais comment travailler telle ou telle œuvre. Chopin est évidemment mon compositeur de prédilection mais je joue tout autant Schubert, Schumann, Liszt, Brahms, Saint-Saëns, Rachmaninov, Scriabine…

RM : D’où vient votre goût prononcé pour la musique russe ? Personnel ou influencé par l’enseignement reçu ?
PG : J’ai toujours adoré ce répertoire. Je pense que d’une façon générale, la majeure partie des pianistes reste fascinée par les concerti de Rachmaninov, de Prokofiev, par les études ou les préludes de Scriabine… Il suffit de suivre les grands concours internationaux pour se rendre compte que la musique russe occupe une très grande place dans le répertoire de chacun. Il est vrai que pour s’y «attaquer», il faut avoir certaines bases pianistiques et être familiarisé avec l’école Russe.

RM : Avez-vous déjà fait l’expérience de l’aspect «paralysant» que peuvent avoir certaines pièces ? De nombreux pianistes actuels n’osent pas aborder leur œuvre préférée comme Martha Argerich et le 4e de Beethoven…
PG : Ah oui ?! Il y en a quelques unes que j’adorerais jouer ! Comme le deuxième de Prokofiev par exemple, que je trouve génial mais aussi extrêmement difficile. Je n’ai actuellement pas le temps de l’apprendre car il me faudrait me mobiliser pendant au moins six mois et ne faire pratiquement que cela. Avec les concerts et la vie que je mène, ce n’est pas forcément évident.

RM : Combien de concerts annuels acceptez- vous généralement ? 
PG : De façon générale, trente concerts par an me suffisent. C’est ma moyenne mais certaines saisons, j’en ai donné davantage. J’en accepte une grande majorité dans la mesure où la quantité ne nuit pas à la qualité. Côté tournée, je joue beaucoup au Japon où j’y suis invité au moins une fois par an. Désormais un peu plus car j’y donne aussi des cours. J’ai beaucoup d’élèves qui souhaitent travailler avec moi quand je suis en déplacement là-bas. C’est toujours très bien organisé. Je donne des cours dans des universités et des écoles de musique. Mes élèves ont un très bon niveau : ils se présentent généralement à des concours nationaux ou internationaux.

RM : Quel genre de professeur êtes-vous? Que cherchez-vous à transmettre à vos élèves?
PG : Le mieux serait de le leur demander !!! Je m’efforce toujours de mettre en avant la signification de l’œuvre ainsi que le style musical – la technique pianistique n’ayant pour but que de servir l’Art et n’étant nullement une fin en soi. De façon générale, je n’aime pas imposer mes idées ou mes propres conceptions, dans la mesure où l’élève ne sort pas des limites de pensées du compositeur et ne déforme pas l’œuvre à cause de ses lacunes. Je lui propose alors des solutions pianistiques qui l’éclairent sur un meilleur choix d’interprétation.

RM : Aldo Ciccolini disait lors d’une Master Class à Montpellier que l’avenir de la musique classique se trouve actuellement en Asie…
PG : Oui, peut- être parce ses artistes ont davantage soif d’apprendre et qu’ils sont légèrement en retard par rapport à nous dans leur apprentissage de la musique classique. Si on remonte dans le temps environ d’un siècle, on s’aperçoit que l’Asie comptait peu d’artistes «sur le marché» et que les grands noms ont commencé à apparaître il y a seulement quelques décennies.

RM : Quel impact a sur votre vie et votre métier le fait d’être domicilié en Lituanie dans une ville comme Vilnius ? 
PG : La Lituanie est un pays avec des traditions culturelles et historiques très profondes, et où l’on croise beaucoup de personnalités du monde artistique. Etant géographiquement proche de la Russie, il y a au niveau de la musique classique une grande influence slave, qui sans aucun doute m’enrichit énormément en tant qu’artiste. Et puis, ma belle-mère, qui est professeur à l’Académie de musique (l’équivalent de notre Conservatoire Supérieur), a fait ses études à St Petersburg. C’est un excellent professeur qui m’aide énormément et continue à me faire travailler.

RM : Quel genre de public rencontre-t-on dans ce pays ?
PG : C’est un très bon public. Les salles sont toujours pleines et les gens sont toujours très enthousiastes. Le concert est quelque chose de très important dans la culture des pays Baltes. La musique classique y est sacrée. Il y a des concerts tous les jours. Il se passe également beaucoup de choses au niveau du théâtre ou de l’Opéra avec une représentation tous les soirs comme à Paris. Le répertoire est très large. La Lituanie faisant maintenant partie intégrante de l’Europe, il y a de nombreux échanges avec les pays de l’Ouest…

RM : Avez-vous des projets d’enregistrement ? 
PG : Oui, j’ai un projet qui tient vraiment à cœur avec l’intégrale des œuvres concertantes de Chopin. Il y a en tout six œuvres : les deux concertos que tout le monde connait et quatre œuvres pour piano et orchestre qui peuvent également se jouer en version piano solo. Les Variations sur le thème «là ci darem la mano» de Mozart, la Fantaisie sur des airs polonais opus 13, le Rondo à la Krakowiak opus 14 et la célèbre Grande Polonaise Brillante précédée d’un Andante Spianato opus 22.

RM : Vous verra- t-on davantage en France pour la saison 2010?
PG : Oui, je serai à Marseille en janvier pour l’hommage à Pierre Barbizet, disparu il y a 20 ans. Puis j’enchaîne avec les folles journées «Chopin» et une série de récitals du côté de Blois et Orléans. Cet été, je participerai à plusieurs festivals dont ceux de l’Orangerie du Parc de Bagatelle et Nohant. A l’automne, je jouerai aux «Lisztomanias» à Châteauroux avant de repartir en tournée au Japon.

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