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Couronnée du «Lifetime achievement award» à l’occasion de la cérémonie des MIDEM Classical Awards de Cannes le 26 janvier dernier, la grande cantatrice Mirella Freni a bien voulu se plier au jeu de l’entretien sur ResMusica. Rencontre avec une artiste qui a marqué l’art lyrique au XXe siècle.

Notre dossier : Art lyrique

 

ResMusica : Votre carrière a été d’une exceptionnelle longévité. A quels sacrifices avez-vous du faire face ?
 : Vous ne pouvez pas donner corps à votre création sans sacrifices, et ça ne concerne pas seulement les chanteurs. L’important est d’aimer ce qu’on fait. Le sacrifice en devient un peu plus léger. Evidemment je n’étais pas libre de faire ce que je voulais, je ne pouvais pas sortir car il fallait étudier les rôles, je devais éviter de trop manger certains soirs sinon le lendemain je pouvais avoir des problèmes de soutien et de respiration… Maintenant que je ne chante plus je suis vraiment heureuse car je suis libre de faire toutes les choses que je n’avais pas la possibilité de faire avant [rires]. On me téléphone encore, des chefs d’orchestre, des directeurs de production «Mirella, Mirella, tu ne chantes plus ?». Basta ! Mieux vaut terminer avant d’avoir des problèmes vocaux.

RM : Le choix des rôles explique aussi en partie votre longue carrière. Comment avez-vous géré ces choix ?
MF : Je ne sais pas… J’ai commencé avec des rôles légers, mes débuts à 19 ans ont été dans le rôle de Micaëla de Carmen. Peu à peu, avec l’expérience, j’ai agrandi mon répertoire. En commençant sur des rôles trop dramatiques de suite, on se perd. J’ai toujours voulu avancer lentement.

RM : Quel rôle avez-vous particulièrement aimé interpréter ?
MF : C’est difficile… Vous êtes dans l’émotion tout le temps quand vous étudiez, pour parfaire votre interprétation. En fait je les ai tous aimés comme mes enfants.

RM : Dans les années 80 vous avez abordé des opéras rarement donnés, comme Fedora de Giordano ou La Pucelle d’Orléans de Tchaïkovski. Comment êtes-vous arrivée à explorer ce répertoire ?
MF : Ce n’était pas moi mais La Scala pour Fedora, sur l’initiative de Placido Domingo. Il m’a dit : «Mirella, tu seras une grande Fedora et j’espère qu’on chantera cet opéra ensemble». Je n’ai pas voulu faire de bêtises, éviter les folies. J’ai commencé à étudier le rôle, qui m’a habité tout de suite. Pour La Pucelle d’Orléans, c’est Claudio Desderi, alors directeur du Teatro Regio de Turin : «Mirella je veux faire cet opéra en création ici uniquement avec toi». Je ne connaissais que l’air principal, mais j’avais presque 69 ans pour interpréter Jeanne d’Arc !

RM : L’écriture du rôle devait vous changer des répertoires italien et français…
MF : La tessiture est terrible ! C’est une écriture instrumentale, certains passages sont très difficiles. J’ai refusé la proposition de Desderi, et un jour il est venu à la maison et a dit «je ne partirai pas tant que tu n’accepteras pas ce rôle». Je lui ai demandé un peu de temps… Chanter en italien est très facile pour moi, pour trouver les bonnes couleurs, le bon appui, mais avec le russe… J’ai terminé ma carrière avec cet opéra à Washington, c’était ma dernière performance scénique.

RM : Contrairement à d’autres chanteuses qui font une seconde carrière dans des seconds rôles (La Comtesse de La Dame de pique, la Mère supérieure du Dialogues des Carmélites, …), vous vous êtes consacrée à l’enseignement. Est-il facile aujourd’hui de débuter une carrière d’artiste lyrique ?
MF : J’enseigne en académie et en classes de maître à Modène et à Milan. Cela me plait beaucoup. Mais bien des jeunes chanteurs sont persuadés qu’en maîtrisant un air d’opéra ils peuvent en chanter l’intégralité. Il faut vraiment être sur et prendre son temps. Là est la différence avec le temps ou j’ai débuté : on prenait le temps d’être surs, d’être prêts, de se protéger la voix, d’éviter les problèmes.

RM : Aujourd’hui il y a surement plus de concurrence entre les chanteurs, du fait d’un nombre moins important de représentations et donc d’un marché saturé.
MF : Naturellement. Nous sommes en période de crise depuis longtemps. Et il n’y a plus de grands maîtres pour faire apprendre. Beaucoup de jeunes chanteurs, pas seulement en Italie, débutent avec de graves soucis vocaux.

RM : Terminons sur une note optimiste. Un souvenir cocasse, une anecdote, …
MF : A Glyndebourne je chantais Zerlina de Don Giovanni de Mozart. Dans la scène XVIII de l’acte I [ndlr : juste avant le trio des masques] «Ah ! lasciatemi andar via», Zerlina se cache derrière un arbre et Don Giovanni vient la chercher. Je devais m’accrocher à l’arbre mais celui-ci n’était pas bien fixé et je l’ai entraîné avec moi [rires]. Je me demandais «mais comment faire pour continuer ?». Finalement un technicien est discrètement venu le récupérer.

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