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Jacques Hétu, compositeur (Trois-Rivières, 8 août 1938 – Montréal, 10 février 2010)

Figure marquante de la musique contemporaine québécoise, le compositeur (1938-2010) vient de nous quitter pour rejoindre les étoiles. Certains musiciens ont voulu changer notre rapport à la musique en posant un diagnostic clinique sur les attractions auditives et pluri-sensorielles ; a modifié notre rapport à la vie dans un paysage sonore. Son œuvre est une exaltation du désir de vivre.

Note : les hasards de l’état-civil étant ce qu’ils sont, le correspondant de ResMusica au Québec, professeur de lettres de profession, s’appelle aussi . Exceptionnellement cet article est donc rédigé à la première personne du singulier.

Pardonnez-moi du peu, mais j’ai rencontré mon illustre homonyme en 1993, à la première de son unique opéra Le Prix, sur un livret d’Yves Beauchemin. Peu avant la représentation, il était là, seul, pensif, dans le hall de la salle Pierre-Mercure. J’ai saisi la perche qu’il me tendait, histoire de remonter le temps dans l’arbre généalogique. Gardant une posture bien droite, il me regardait, silencieux, pourtant les yeux ailleurs, la tête entière tournée vers les abimes du rêve. Je tentais maladroitement d’agripper quelque liane comme fil conducteur. J’aurais voulu le ramener à la vie antérieure et marcher dans les pas communs de nos ancêtres.

C’était un humaniste, un homme de grande culture. Il en avait les racines profondes. Sa pensée était au service de l’être humain. Pianiste, hautboïste et pédagogue, il est l’un des patriarches de la composition au Québec. Artiste jusqu’au bout des doigts, tolérant envers autrui, ouvert, curieux, il laisse un œuvre abondant qui reste à découvrir. Cinq symphonies, une quinzaine de concertos, un opéra, ainsi que de la musique de chambre donnent un bref aperçu de son catalogue. Ses œuvres ont été interprétées internationalement par des ensembles prestigieux tels l’Orchestre Philharmonique de New York et l’Orchestre Philharmonique de Radio-France. Enfin, tout dernièrement, le prix Hommage lui a été décerné. Huit fois récipiendaire du Prix Jan V. Matejcek pour la musique de concert de la SOCAN, il reçoit les plus grands honneurs de la musique. Il a été élu membre de la Société Royale du Canada et nommé Officier de l’Ordre du Canada ainsi qu’Officier de l’Ordre national du Québec.

Plus de 70 opus forment son catalogue, certains posent plus de questions qu’ils n’offrent de réponses. Est-ce sa vision de la modernité ? Indépendant, il n’était d’aucun clocher, d’aucun cénacle, d’aucune école. Au risque de choquer certains radicaux, Jacques Hétu était un classique, au sens le plus noble du terme, un homme d’esprit universel. Il n’a jamais fait étalage d’un savoir pourtant étendu. Les éléments de son langage se reflètent dans un miroir harmonique qui n’appartient qu’à lui. Ses œuvres, d’une architecture forte, d’un caractère ferme, énergique, à l’image d’un tempérament bien trempé, sont reconnaissables par ce goût immodéré de la couleur. Son style unique invite à l’expression lyrique, à la poésie, à l’émotion. Et pourtant, sa musique est de notre temps. Elle vivra parce qu’elle est vraie.

Mais comment distinguer le vrai du faux, me direz-vous ? Séparer le bon grain de l’ivraie ? La grimpe d’arbres utilisée comme méthode d’approche m’a hissé jusqu’aux cimes. Sur la plus haute branche perché, je croyais que cela me permettrait de le mieux connaître et de découvrir sa vraie nature. Avoir en quelque sorte, un point de chute. Quiconque prétend témoigner sur la vie et l’œuvre d’un grand homme, risque de ne rencontrer qu’une ombre. Étrange.

Nul poète n’a mieux accordé sa lyre au lyrisme du compositeur qu’Émile Nelligan. Trois cycles de mélodies témoignent de leur correspondance intime. Les Clartés de la Nuit, 1972, pour soprano et orchestre, Les Abimes du rêve, 1982, pour basse et orchestre, et Les Illusions fanées, 1988, pour chœur a cappella.

En guise d’épitaphe, l’arête coincée dans la gorge du poème Le Fou d’Émile Nelligan. «Gondolar ! Gondolar ! Tu n’es plus sur le chemin très tard. On assassina l’pauvre idiot, On l’écrasa sous le chariot, Et puis l’chien après l’idiot. On leur fit un grand, un grand trou là. Dies irae, dies illa. À genoux devant ce trou-là.»

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