Banniere-ClefsResmu-ok

La musique de Rameau révélée à l’orgue

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Airs et danses d’opéra, transcriptions pour orgue par Yves Rechsteiner à l’orgue historique Moucherel-Boisseau-Cattiaux (1742-1989) de Cintegabelle (Haute-Garonne). 1 SACD Alpha 650 UGAB 1. Code barre : 3760014196508. Enregistré en octobre 2008. Livret de 71 pages, abondamment illustré, bilingue (français, anglais). Durée totale : 77’34’’

 

Dans la vie d’un discophile, et plus spécialement amateur d’orgue, l’arrivée d’un tel produit fait figure d’évènement. Nous savons la prédilection pour l’orgue de Jean-Paul Combet, directeur du label Alpha, et son souhait déjà ancien de créer en parallèle à son catalogue habituel, une collection spécifique à l’orgue, comme Harmonia Mundi le fit jadis avec ses célèbres livres-disques 45 tours au cours des années 60. Le rêve se réalise, puisque voici le premier volume d’une série portant le nom évocateur de « Ugab », désignant dans la bible, l’un des instruments les plus anciens utilisé par l’homme pour faire de la musique : l’orgue !

Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître : la présentation tout d’abord est très soignée, comme toujours chez cet éditeur, le format du livret est à la taille de celui habituellement proposé pour un DVD, et rejoint ainsi le format habituel d’un livre. Les photos abondent, en couleur, le rutilant buffet rouge et or de Cintegabelle scintillant de mille feux. Le contenu fait une large place à une passionnante étude musicologique des opéras de Rameau, transcrits ici dans ce contexte bien particulier de l’orgue. explique en détail sa démarche, par rapport à l’époque, aux organistes de l’Ancien Régime, qui déjà avaient commencé ce travail de transcription, donnant ainsi de précieuses pistes à la présente restitution, sur l’écriture, les registrations et l’harmonie.

Venons-en à l’écoute de la musique : notre éblouissement est total ! Certes d’autres organistes de notre temps avaient déjà travaillé le sujet : Jean-Paul Lécot, Thilo Muster, Michel Alabau ou Viviane Loriaut, ouvrant ainsi quelques pistes dorées, nous ont laissé quelques mémorables Cds. Mais l’approche de les dépasse ici par le nombre de pièces proposées (plus de 60 en une partition publiée conjointement chez Chant du Monde), et 23 sur le présent SACD. Rameau, on le sait, fut organiste, mais n’a hélas rien laissé à la postérité en matière d’orgue : les partitions sont-elles perdues ? Ou n’a-t-il pas eu le temps ou le loisir d’écrire pour son instrument en raison de ses fonctions qui l’éloignèrent de sa tribune ? Nous pouvons de même songer à Bach qui n’écrivit rien pour l’orgue durant plusieurs périodes de sa vie, car occupé à d’autres musiques. De ce fait une reconstitution de la musique de à l’orgue est totalement justifiée, et permet d’entendre sur ces magnifiques instruments baroques français une inspiration de premier plan, laissant loin derrière ses contemporains organistes : Balbastre, Daquin et autres Corrette. L’orgue liturgique est écarté, il s’agit bien ici de musique pleinement « profane », qui curieusement convient parfaitement aux couleurs de l’orgue Français. Ambiance du « Concert spirituel » décrit par Balbastre, où l’orgue était devenu un instrument à part entière, c’est-à-dire soliste « de concert ». Une nouvelle époque musicale apparaît, résolument tournée vers l’avenir. Souvenons-nous du récent disque Mozart transcrit par Vincent Genvrin sur le Clicquot de Saint-Nicolas-des-Champs à Paris, qui permet d’entendre cet orgue génial avec une musique du même ordre. A l’écoute de ces pièces transcrites de Rameau, on est frappé par cette attirance pour le grand-jeu (ensemble des jeux d’anches), avec une prédilection pour le cromorne du positif qui joue un rôle de tout premier plan et quasi permanent. Les flûtes aussi, rappelant l’orchestre baroque, permettent de retrouver l’ambiance des intermèdes opératiques.

Yves Rechsteiner aborde ce répertoire avec un panache, un savoir-faire, une telle perfection du toucher de l’orgue par l’attaque et l’accent que notre ravissement est total. Et pour donner encore plus d’impact à son discours, il s’adjoint la complicité d’un excellent percussionniste Henri-Charles Gaget, qui rythme avec éclat quelques pièces de caractères, danses et tambourins. Parfois un rossignol discret et harmonieux vient se mêler au dialogue des cœurs. Une troisième main « celle de l’amy », comme aurait dit Louis Couperin, vient prêter renfort à certaines pièces en trio, grâce à la complicité de Vincent Bernhardt. Le choix de l’orgue de Cintegabelle est idéal pour ce répertoire, contemporain de Rameau, ayant bénéficié d’une restauration exemplaire voici une vingtaine d’années, par l’atelier Boisseau-Cattiaux. La force de son grand-jeu sonne ici dans toute sa gloire, scandé par le ravalement grave de la pédale.

Déjà doté d’une imposante discographie, cet orgue s’enrichit ici de l’un de ses plus beaux enregistrements, soutenu par la prise de son exceptionnelle de Christoph Martin Frommen, en format SACD son surround. L’écoute en simple CD stéréo est déjà du plus bel effet, l’acoustique ingrate de la large nef de Cintegabelle étant parfaitement contenue par une prise de son rapprochée, en adéquation avec celle de l’orchestre baroque. L’équilibre entre les divers plans sonores de l’orgue a été calculé, on l’entend, pour équilibrer le discours, le positif de dos ne prenant pas, comme trop souvent, toute la place !

Au-delà de notre émerveillement pour cette parution, nous souhaitons à cette nouvelle collection qui commence « en fanfare » une pleine réussite. Elle est et sera une pierre d’angle pour le disque d’orgue à venir. Nous sommes déjà impatients de la suite…

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.