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Le joueur et le rigoriste : Krylov et Jurowski

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Paris. Théâtre des Champs-Elysées. 11-I-2011.      Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Concerto pour violon en ré majeur op. 35. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonie n°4 en ut mineur op. 43. Sergej Krylov, violon. Orchestre de la Staatskapelle de Dresde, direction : Vladimir Jurowski.

Le Théâtre des Champs-Elysées a fait salle quasi comble pour accueillir l’Orchestre de la emmené pour l’occasion par le chef russe , encore jeune trentenaire mais bien connu des scènes parisiennes où il se produit régulièrement plusieurs fois par an. Déjà entendu ici même en novembre 2009 lors du cycle Ballets russes dirigé par Temirkanov, le violoniste moscovite allait se «charger» de la partie soliste du concerto de Tchaïkovski, première partie d’un programme 100% russe conclu par la puissante Symphonie n°4 de Chostakovitch.

Mais c’était bien le célèbre Concerto pour violon en ré majeur de Tchaïkovski qui ouvrit la soirée, ou plutôt ce qu’en fit l’imagination débordante et l’inspiration sans pudeur de , car loin d’une version classique ou romantique, il nous en proposa une sorte d’OVNI musical tellement personnel et bariolé qu’on sera bien en peine de «raconter» au lecteur ce qu’on a entendu. Car tout bougeait en permanence, tempo, intonation, phrasé, ton et caractère, au point qu’il nous est rigoureusement impossible d’attacher les adjectifs habituels à cette interprétation. Le chef y a d’ailleurs, et selon toute apparence, renoncé lui aussi, et plutôt que tenter l’impossible pari de suivre son soliste, prit le parti d’un accompagnement très neutre, sans caractère particulier, bien en place, offrant ainsi au violoniste un fond musical discret, solide et stable, sur lequel ce dernier avait toute liberté pour construire son discours, et il ne s’en est pas privé. Si on devait résumer en une formule on dirait que Krylov jouait «avec» le concerto plus qu’il «le» jouait, se montrant envers l’œuvre de Tchaïkovski espiègle, malin, subtil ou exagéré, léger et pesant, grotesque voire grossier, osant tout sans pudeur mais assumant sans vergogne avec une sincérité, une gourmandise et un engagement qu’on ne peut mettre en doute. Gageons que l’auditeur ainsi secoué risquait lui aussi de passer par toutes les couleurs de l’arc en ciel, et de finir l’audition de ce concerto dans un état d’amusement, de perplexité ou de tentation de rejet mélangés, devant ce qu’on peut qualifier au mieux de curiosité interprétative, mais surement pas de version exemplaire.

Emmenée par son chef russe, voilà donc la vénérable , peu rodée au style particulier de Chostakovitch, qui se frotte après l’entracte à un des chefs-d’œuvre de son auteur avec cette très dramatique Symphonie n°4 en trois mouvements. Ce qui constituait un des attraits de ce concert tant le mariage de la très straussienne Staatskapelle avec l’âpreté et la violence de la musique du maître russe pouvait attiser la curiosité. Rassurons le lecteur, les formidables cordes de cet orchestre à la douceur d’attaque reconnaissable entre toutes ne se sont pas transformées d’un coup de baguette magique en ces machines de guerre illustrées jadis par Kondrashin, mais elles ont incontestablement apporté leur personnalité sonore, leur formidable homogénéité et leur exemplaire virtuosité dans la réussite globale. Par contre le chef ne ménagea pas ses vents, exemplaires voire époustouflants par ailleurs, les poussant peut-être un poil au delà de ce que la salle du TCE est capable d’absorber, apportant de temps à autre un excédent de stridence bruyante et saturée peu coutumière de cet orchestre. La direction de fut incontestablement homogène, appliquée, vigoureuse, sans doute passionnée plus que passionnante car elle nous sembla, sensations que nous avons ressenti plus d’une fois avec ce chef, manquer de chair et de sang, comme de cohérence organique. Les événements semblent arriver sans que ce qui a précéder y ait conduit, en particulier le retour des premiers thèmes des deux mouvements extrêmes, ou encore l’arrivée de l’immense apothéose finale (un, sinon le sommet de l’œuvre) précédant l’extinction progressive du tissu musical qu’on aurait du sentir poindre et monter en tension, mais qui nous a été un peu trop brutalement projetée en pleine poitrine. En un mot, cela ne nous a pas pris aux trippes, ne nous a pas embarqués avec elle, et ne nous a pas autant qu’on l’avait rêvé fait sentir que cette quatrième est un chef-d’œuvre. Restait quand même une exécution de haut niveau, où l’orchestre se montra admirable et le chef a eu bien raison de prendre le temps de faire applaudir chacun de ses solistes, dont nous retiendrons longtemps le magnifique violon solo à la fin du premier mouvement.

Crédit photographique : Vladimir Jurowski © DR

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Paris. Théâtre des Champs-Elysées. 11-I-2011.      Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Concerto pour violon en ré majeur op. 35. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonie n°4 en ut mineur op. 43. Sergej Krylov, violon. Orchestre de la Staatskapelle de Dresde, direction : Vladimir Jurowski.

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