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Stokowski et les enregistrements stéréo de la Columbia : l’été indien

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Leopold Stokowski (1882-1977) – THE COLUMBIA STEREO RECORDINGS. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Concerto Brandebourgeois n°5 en ré majeur, BWV 1050. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour piano n°5 en mi bémol majeur, op. 73 « L’Empereur ». Georges Bizet (1838-1875) : Carmen, suites n°1 et n°2 ; L’Arlésienne, suites n°1 et n°2 ; Symphonie en ut majeur. Johannes Brahms (1833-1897) : Symphonie n°2 en ré majeur, op. 73 ; Ouverture Tragique, op. 81. Manuel de Falla (1876-1946) : El Amor Brujo (L’Amour Sorcier). Charles Ives (1874-1954) : Symphonie n°4 ; Robert Browning Overture ; 4 Songs for chorus and orchestra. Felix Mendelssohn (1809-1847) : Symphonie n°4 en la majeur, op. 90 « Italienne ». Jean Sibelius (1865-1957) : Symphonie n°1 en mi mineur, op. 39 ; Le Cygne de Tuonela, op. 22 n°3. Piotr Ilyitch Tchaïkovski (1840-1893) : Le Mariage d’Aurore, musique du ballet La Belle au Bois dormant. Richard Wagner (1813-1883) : Tristan und Isolde, Liebesmusik des actes II et III. Transcriptions par Leopold Stokowski d’œuvres de Isaac Albéniz (1860-1909), Johann Sebastian Bach (1685-1750), Frédéric Chopin (1810-1849), Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Claude Debussy (1862-1918), Ottokar Nováček (1866-1900), Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908), Piotr Ilyitch Tchaïkovski (1840-1893). William Kincaid, flûte ; David Theodore, hautbois ; Michael Windfield, cor anglais. Anshel Brusilow, violon ; Fernando Valenti, clavecin ; Glenn Gould, piano. Shirley Verrett, mezzo-soprano ; Schola Cantorum of New York, Ithaca College Concert Choir, Gregg Smith Singers. Philadelphia Orchestra, direction : Leopold Stokowski. American Symphony Orchestra, direction : Leopold Stokowski, José Serebrier, David Katz. National Philharmonic Orchestra, direction : Leopold Stokowski. 1 coffret 10 CD Sony Classical 88691971152. Code barre : 886919711523. Enregistré entre février 1960 et juin 1977 à Philadelphie, New York City, Londres. ADD. Notices trilingues (anglais, allemand, français) excellentes (Edward Johnson). Durée : 52’54, 38’27, 42’36, 69’55, 55’57, 39’37, 45’44, 42’56, 56’30, 55’50.

 

On pouvait penser que les derniers enregistrements du coffret RCA stereo collection 1954-1975, réalisés en 1975 par un Stokowski vétéran de 93 ans, étaient les derniers du maître. Il n’en est rien : la CBS (Columbia Broadcasting System) lui offrit un nouveau et surprenant contrat d’une durée de six ans, à l’âge de 94 ans, et le résultat presque impensable, crépuscule d’un long été indien et d’une vie, est rassemblé pour la première fois dans les six derniers CDs de ce bel album, compagnon idéal du coffret RCA. Contrairement à celui-ci qui, fidèle à la tradition « Masters », ne comporte aucune notice, et dont le visuel de chaque pochette CD est identique à la seule présentation extérieure, une documentation très soignée et substantielle en trois langues agrémente cette réalisation Sony, et chaque pochette cartonnée est l’exacte réplique recto-verso du microsillon original correspondant, un peu à la manière de la fameuse série « The Original Jacket Collection » – une loupe étant plutôt requise pour la lecture des textes originaux ! L’étiquette même de chaque CD est la copie conforme de celle du LP original.

Cela implique que le programme de chaque CD, identique au vinyle correspondant, ne dépasse jamais l’heure, le plus court étant celui de Bach, limité à 38 min 27… Une exception cependant : le CD n°4, dévolu à , peut-être le plus essentiel du coffret, rassemble toutes les gravures CBS du génial compositeur américain par Stokowski, originellement dispersées sur trois microsillons, portant ainsi la durée totale à 69 min 55. Plus dans le détail, les quatre premiers CDs concernent la « période américaine », de février 1960 à octobre 1967, les deux premiers avec son cher que Stokowski retrouvait après une absence de 19 années. Les six autres, relatifs à la « période londonienne », furent accomplis exclusivement avec le d’août 1976 à juin 1977. Stokowski décédait le 13 septembre 1977…

Il y aurait tant à dire de ces interprétations stokowskiennes prestigieuses, depuis les adaptations de Bach et autres compositeurs (on n’y échappe pas !), jusqu’aux précieuses créations au disque d’œuvres de (où l’on retrouve son protégé et associé José Serebrier), en passant par des Bizet inondés de soleil, et une magnifique Liebesmusik extatique des actes II et III du Tristan de Wagner. Épinglons notamment, de Tchaïkovski, une large suite de 43 min intitulée Le Mariage d’Aurore, extraite de son ballet La Belle au Bois dormant par Serge de Diaghilev, essentiellement du 3e acte. est comme un vin de grande classe qui bonifie avec le temps : on est subjugué par la vitalité de ce jeune chef de 94 ans qui parvient à chauffer à blanc son orchestre pour nous offrir une version exhaustive de ce ballet. Le seul regret est que ne soit pas incluse la célèbre Valse que Diaghilev n’a curieusement pas reprise dans sa sélection. Et puis on ne tiendra pas compte, tant la somptuosité de l’interprétation l’emporte, de certaines petites instabilités d’ensemble (piste 1, à 01:52 ; piste 11, à 04:41). Voici donc de la musique qui vit et bouillonne de façon péremptoire et magistrale, sans toutefois exclure de multiples moments d’intense poésie : c’est du grand art auquel on ne saurait se dérober ! La prise de son, splendide, est à la hauteur des exécutions en leur apportant une aura féerique, et l’on imagine bien que Stokowski ait participé à son élaboration avec toute la compétence qu’on lui connaît.

Devant ces monuments de la musique que sont Brahms et Mendelssohn, nous avouons avoir inconsciemment éprouvé certaines craintes, car les réputations à caractère négatif sont bien tenaces, même si elles sont la plupart du temps injustifiées : on a souvent qualifié Stokowski de grand excentrique dans ses attitudes interprétatives vis-à-vis des œuvres du passé, notamment la propension qu’il avait de réorchestrer certaines partitions, voire de modifier leur structure. Ce qui lui fut souvent reproché, il est curieux de constater que l’on ne l’a jamais fait envers des chefs tels que Mahler, Mengelberg ou Toscanini qui ont agi de manière semblable envers certains textes musicaux. Sans doute les multiples connaissances et qualités de Stokowski dans divers domaines (notamment en électroacoustique), son apparition dans plusieurs films à caractère médiatique, son sens du spectacle ont-ils fait l’envie de bien des gens et suscité inéluctablement des jalousies. L’audition de ces deux symphonies du plus pur romantisme allemand démontre à l’évidence qu’il importe de faire table rase une fois pour toutes de tous ces préjugés : la Symphonie « Italienne » de Mendelssohn a toute la joie ensoleillée et l’enthousiasme requis, dans des tempos assez vifs (notamment l’Andante con moto qui devient réellement con moto avec Stokowski) et une jeunesse d’inspiration toujours étonnante chez le vénérable maître de 95 ans ! La Symphonie n°2 en ré majeur de Brahms a souvent été considérée comme sa « Pastorale », bien que certains chefs – surtout le très regretté – y aient discerné des éléments dramatiques (notamment dans le développement du premier mouvement avec ses cuivres dissonants et ses timbales haletantes). Tout en partageant la conception de Kertész, Stokowski nous livre une vision moins tragique, plus épurée et sereine que celle de l’immense chef hongrois, vision qui est peut-être plus proche du style néoclassique de Brahms. Quoi qu’il en soit, cette version de la Symphonie n°2 de Brahms nous paraît comme l’une des plus réussies au disque, l’une des plus satisfaisantes au niveau de la structure et de la logique interne, et certainement l’une des plus inspirées.

Et finalement, ce qui nous a fort touché, c’est que Stokowski, au crépuscule de sa vie, ne l’ayant jamais fait au disque, ait eu ici l’opportunité de respecter les reprises du premier mouvement de ces deux symphonies, alors que le vieux maître fait partie d’une génération de chefs (jusqu’à Beecham, Furtwängler, Walter et même Karajan) chez qui la coutume était précisément de ne pas les exécuter : c’est bien là chez Stokowski une preuve indéniable de remise en question et surtout d’une probité artistique qui lui a souvent été bien à tort déniée.

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Leopold Stokowski (1882-1977) – THE COLUMBIA STEREO RECORDINGS. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Concerto Brandebourgeois n°5 en ré majeur, BWV 1050. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour piano n°5 en mi bémol majeur, op. 73 « L’Empereur ». Georges Bizet (1838-1875) : Carmen, suites n°1 et n°2 ; L’Arlésienne, suites n°1 et n°2 ; Symphonie en ut majeur. Johannes Brahms (1833-1897) : Symphonie n°2 en ré majeur, op. 73 ; Ouverture Tragique, op. 81. Manuel de Falla (1876-1946) : El Amor Brujo (L’Amour Sorcier). Charles Ives (1874-1954) : Symphonie n°4 ; Robert Browning Overture ; 4 Songs for chorus and orchestra. Felix Mendelssohn (1809-1847) : Symphonie n°4 en la majeur, op. 90 « Italienne ». Jean Sibelius (1865-1957) : Symphonie n°1 en mi mineur, op. 39 ; Le Cygne de Tuonela, op. 22 n°3. Piotr Ilyitch Tchaïkovski (1840-1893) : Le Mariage d’Aurore, musique du ballet La Belle au Bois dormant. Richard Wagner (1813-1883) : Tristan und Isolde, Liebesmusik des actes II et III. Transcriptions par Leopold Stokowski d’œuvres de Isaac Albéniz (1860-1909), Johann Sebastian Bach (1685-1750), Frédéric Chopin (1810-1849), Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Claude Debussy (1862-1918), Ottokar Nováček (1866-1900), Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908), Piotr Ilyitch Tchaïkovski (1840-1893). William Kincaid, flûte ; David Theodore, hautbois ; Michael Windfield, cor anglais. Anshel Brusilow, violon ; Fernando Valenti, clavecin ; Glenn Gould, piano. Shirley Verrett, mezzo-soprano ; Schola Cantorum of New York, Ithaca College Concert Choir, Gregg Smith Singers. Philadelphia Orchestra, direction : Leopold Stokowski. American Symphony Orchestra, direction : Leopold Stokowski, José Serebrier, David Katz. National Philharmonic Orchestra, direction : Leopold Stokowski. 1 coffret 10 CD Sony Classical 88691971152. Code barre : 886919711523. Enregistré entre février 1960 et juin 1977 à Philadelphie, New York City, Londres. ADD. Notices trilingues (anglais, allemand, français) excellentes (Edward Johnson). Durée : 52’54, 38’27, 42’36, 69’55, 55’57, 39’37, 45’44, 42’56, 56’30, 55’50.

 
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