A Pleyel, Pletnev jusqu’à l’extase

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Salle Pleyel. 10-XI-2012. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Concerto pour violon n°1 en ré majeur op.19. Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : L’Île des morts op.29. Alexandre Scriabine (1872-1915) : Poème de l’extase op.54. Sergej Krylov, violon ; Orchestre national de Russie, direction : Mikhaïl Pletnev

Les salles de concert, avec un acharnement presque poétique, multiplient encore les programmes « à la romantique » – deux pièces orchestrales mettant un concerto en relief – qui depuis qu’ils sont en vogue, c’est-à-dire depuis le XIXe siècle, ont eu toutes les occasions de fournir les preuves de leur inintérêt. Non seulement leur pertinence musicologique est parfois douteuse, lorsqu’ils font se côtoyer des œuvres qui prennent des partis esthétiques foncièrement divers ; mais pire, ils amènent aussi à faire se rencontrer des musiciens qui ne partagent à peu près rien, comme et . D’un côté, un chef d’orchestre doté d’une personnalité et d’une sensibilité étonnantes, qui depuis plus de vingt ans qu’il a fondé l’, le façonne avec une constance admirable et fructueuse ; de l’autre, un interprète qui, au moins, ne comprend pas grand-chose à la musique de Prokofiev.

Le premier Concerto pour violon est une œuvre chantante et pleine de vie, qui présente une unité formelle caractéristique du style du jeune Prokofiev, et exige du soliste un grand sens dramaturgique. Serguej Krylov s’en sait si cruellement dépourvu qu’il change en permanence de tempo et ne semble jamais à l’aise dans celui qu’il adopte ; il éprouve même le besoin de sauter sur place, de se plier en deux et d’arc-bouter ses jambes, comme s’il n’y avait au fond rien de plus proche de la musique tzigane qu’une œuvre composée en Russie au moment de la révolution de 1917. Joué avec cette outrance, le concerto, qui est pourtant une des réussites majeures du compositeur, n’est qu’ennui et incohérence.

Il faut néanmoins rendre justice à Krylov pour sa beauté et sa justesse de son, ainsi qu’à son aisance violonistique, manifeste dans le deuxième mouvement. Somme toute, la salle Pleyel a bien raison de continuer à faire venir de tels instrumentistes, présentés comme les plus grands musiciens des temps modernes : quand une série de concerts de ce genre aura achevé de convaincre le public parisien que virtuosité et musicalité sont d’exacts synonymes, et puisqu’on trouve tellement plus aisément des tenants de la première que des défenseurs de la seconde, les recettes seront gigantesques.

La deuxième partie du concert, heureusement, laisse enfin la part belle à et à son orchestre, pour une extase symphonique. La dimension mystique de la pièce de Scriabine est magnifiquement rendue : ces sonorités capiteuses, ce crescendo infini, cet embrasement progressif de tous les instruments qui culmine sur un accord de do majeur intense jusqu’à l’insoutenable, laissent une impression durable. La beauté des textures doit beaucoup à la qualité des interventions des différents solistes, tout particulièrement de la trompette et du premier violon solo. Tout aussi convaincante est la version de l’Île des morts de Rachmaninov, remarquable de clarté. Les plans sonores sont bien différenciés, et le thème du Dies irae grégorien, souligné avec finesse, est le fil conducteur de cette vision infernale. Rien de tel, pour faire oublier la médiocrité du concerto, que ces frissons parcourant l’échine.

Crédit photographique : Mikhaïl Pletnev © 2000 Bruce Duffie

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