La Scène, Spectacles divers

Müller Machines : radicalement inoubliable

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Oullins. Théâtre de la Renaissance, Grande Salle. 28-XI-2012. Wilfried Wendling (né en 1972), Müller Machines, spectacle transdisciplinaire d’après des fragments empruntés à Paysage sous surveillance [traduction par Jean Jourdheuil], à Nocturne [traduction par Jean-François Peyret] et à Libération de Prométhée [traduction par Heinz Schwarzinger] de Heiner Müller (1929-1985). Wilfried Wendling, musique & mise-en-scène ; Marion Gouti, costumes ; Annie Leuridan, lumières ; Cyrille Henry, réalisation en informatique, musicale et lumineuse. Avec : Denis Lavant, comédien ; Cécile Mont-Reynaud, acrobate aérienne ; Kasper Toeplitz, guitare basse, percussions & électronique

Que (1929-1985) demeure fascinant et multiforme ! Dans sa pièce de théâtre Quartett, il sut détourner, vénéneusement, Choderlos de Laclos. Il inspira deux opéras : l’un avec Pierre Boulez (seul le décès du dramaturge arrêta net ce projet qui cheminait bien) ; et Medeamaterial de Pascal Dusapin. Et, voici que, post mortem, son invention littéraire donne naissance à ce ravageur Müller Machines. Un point unit tous ces projets : tel l’état dans lequel Woyzeck de Büchner a survécu et telle la pensée d’un Gilles Deleuze (avec ses rhizomes et ses machines), Müller inventa par fragments et, perpétuellement, s’affranchit des limites propres à chaque genre littéraire (pièce de théâtre, roman, poésie, essai philosophique, etc). Avec son ironie, qui savait aussi se faire douce, il ajouta : « Le spectateur aussi est un fragment que l’on fait entrer dans le jeu des fragments. » Ici, Wilfried Windling a choisi des extraits d’une renversante noirceur. Oui, Wilfried Windling car, si ce spectacle est pluridisciplinaire, le projet, ses impulsions et sa réalisation émanent de lui.

Müller Machines, c’est, en cent minutes, trois formants. Tiré de Paysage sous surveillance, le premier décrit un paysage où un couple (un comédien et une acrobate) se dépèce, au milieu d’une forêt de cordes en plastiques parmi lesquelles Cécile Mont-Reynaud danse en tâchant d’échapper à l’apesanteur. Puis, inspiré par Nocturne, le deuxième consiste en un duo entre une voix (travaillée jusqu’à son grain hurlé le plus râpeux) et une guitare basse électrique (souvent jouée avec l’archet, et dont le spectre sonore est creusé jusqu’à sa désarticulation) ; l’intensité atteinte par les deux protagonistes laisse le souffle coupé. Enfin, empruntant à Libération de Prométhée, le troisième formant ruine la mythologie (foin d’Héraklès en libérateur de Prométhée), laisse Prométhée à sa déchéance excrémentielle et décrit le suicide des dieux ; un travail de lumières singulièrement alerte crée une ouverture et permet à l’acteur d’offrir son premier véritable élan généreux vers les spectateurs.

Wilfried Windling a réalisé une œuvre d’une force et d’un « brut » exceptionnels. Chaque mot est sommé de rendre gorge de toute la matière – noble ou ignoble – qui le constitue. Rares sont les projets transdisciplinaires où chaque genre artistique est assumé avec une égale compétence. Autre mérite, avoir poussé ses trois interprètes à se dépasser et à investir totalement ce projet. Et ils ne s’en privent pas. Sorte d’oreille en omnidirectionnel guet, Kasper Toeplitz développe une irradiante réactivité instantanée ; son duo, dans la deuxième partie, est difficilement oubliable. Enfin, et surtout, , homme corps-voix. Il est de cette poignée d’acteurs qui, avec eux, portent un univers presque extra-humain (à moins qu’il ne soit le comble de l’humanité). Entre musique concrète aux débuts du GRM, La musique chauve selon Jean Dubuffet et Théâtre de la cruauté selon Antonin Artaud, l’imaginaire qu’il offre est orgiaque, entre les géants de Rabelais et les spectres qui hantèrent Friedrich Hölderlin, Samuel Beckett et Maurice Blanchot … et continuent de nous hanter.

Créé en octobre 2012 à la parisienne Maison de la Poésie et actuellement en tournée (le 6 avril au Théâtre de Bourgogne, à Dijon puis les 19 et 20 mai au Centre culturel André Malraux, à Vandœuvre-lès-Nancy), ce Müller Machines est radicalement inoubliable.

Crédit photographique : © Béatrice Logeais

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Oullins. Théâtre de la Renaissance, Grande Salle. 28-XI-2012. Wilfried Wendling (né en 1972), Müller Machines, spectacle transdisciplinaire d’après des fragments empruntés à Paysage sous surveillance [traduction par Jean Jourdheuil], à Nocturne [traduction par Jean-François Peyret] et à Libération de Prométhée [traduction par Heinz Schwarzinger] de Heiner Müller (1929-1985). Wilfried Wendling, musique & mise-en-scène ; Marion Gouti, costumes ; Annie Leuridan, lumières ; Cyrille Henry, réalisation en informatique, musicale et lumineuse. Avec : Denis Lavant, comédien ; Cécile Mont-Reynaud, acrobate aérienne ; Kasper Toeplitz, guitare basse, percussions & électronique

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