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Roland Hayrabedian, chef de chœur en Méditerranée

roland hayrabedianPour l’année « Marseille Provence 2013 capitale européenne de la culture » ResMusica donne la parole aux acteurs locaux de la création contemporaine. Rencontre avec , directeur musical de l’ensemble – deux fois lauréat aux Victoires de la musique classique, à l’occasion de l’ouverture de la biennale « 20 lieux sur la mer » et de la tenue des Tenso Days à Marseille, la rencontre internationale des chœurs et ensembles vocaux professionnels européens.

« De nombreux compositeurs nous trouvent cette couleur vocale particulière, méditerranéenne. »

ResMusica : Qu’est-ce que cette biennale « 20 lieux sur la mer » ?

 : C’est un parcours artistique dans des lieux improbables. Marseille s’est transformée, le Fort Saint-Jean [ndlr : un des deux forts qui encadre le Vieux Port] est maintenant ouvert au public. Nous irons aussi dans le hall de la Cité Radieuse [ndlr : immeuble construit par Le Corbusier au sud de la ville] et d’autres endroits encore plus incongrus. A chaque concert jouera avec un ensemble invité de Tenso Days, plus les Cantori de New York dirigés par Mark Shapiro. Le concert d’ouverture sera consacré à Maurice Ohana dont on fête le centenaire de la naissance. En même temps que la biennale « 20 lieux sur la mer » se tiendront les Tenso Days au Mucem et à la Maison de la Méditerranée. Le tout se terminera sur une création de Jesper Nordin et Zad Moultaka sur des textes de Sappho à l’Opéra de Marseille avec 250 choristes amateurs et les ensembles Proxima Centauri, L’Itinéraire et bien sûr .

RM : La biennale « 20 lieux sur la mer » est lancée et survivra à Marseille 2013. Quelle en est l’idée directrice ?

RH : C’est sur l’idée du parcours, au moment des Journées du patrimoine : des petits concerts gratuits donnés dans des lieux inattendus. Lors de nos précédentes expérimentations nous avons constaté un engouement du public, qui parfois suit les musiciens qui vont d’un lieu à un autre, qui visite ce lieu avec la musique que nous lui proposons. C’est cette idée que nous voulons pérenniser. Pour que « 20 lieux sur la mer » puisse continuer à exister, cela dépendra de nos tutelles publiques et privées.

RM : Musicatreize a été créé en 1987, dans les Bouches-du-Rhône (département 13), un groupe à la base de 12 chanteurs plus le directeur musical – donc 13, en 2000 vous avez fêté les 13 ans de l’ensemble, en 2013 nous en sommes à deux fois treize ans d’existence. Un attrait pour la numérologie ?

RH : Je n’y crois pas du tout mais je m’en amuse beaucoup. Maurice Ohana, un compositeur que Musicatreize a beaucoup servi, est né en 1913 et décédé un 13 novembre. Une série de signes qui lui-même m’a fait remarquer. Mais je n’ai aucune croyance envers ça, je m’en amuse, c’est un clin d’œil. D’ailleurs le concert d’ouverture de la biennale est le 13 septembre.

RM : Créer Musicatreize en 1987 était un hasard de date, pas en vue d’avoir 13 ans en l’an 2000.

RH : J’étais loin de penser à l’an 2000 à ce moment. Quand on crée un ensemble on voit les choses au jour le jour.

RM : Les événements musicaux pour Marseille 2013 sont plutôt riches en musiques du monde ou de fusion entre cultures. Existe-t-il une place pour la musique classique pour ce mélange des cultures ?

RH : J’ai beaucoup cherché, par le cycle des « Berceuses » fait cette année, à aller vers des compositeurs méditerranéens. Par exemple Daniel Tosi, Felix Ibarrondo, Patrick Burgan, Edith Canat de Chizy – elle n’a rien du « sud » mais a une prédilection pour Garcia Llorca – et surtout Alexandros Markeas, qui nous a composé une berceuse extraordinaire, très politique. Ce qui nous caractérise d’avantage à Musicatreize est la vocalité. De nombreux compositeurs nous trouvent cette couleur vocale particulière, méditerranéenne, même si les chanteurs viennent d’un peu partout. Une façon d’aborder le son, que nous devons sans doute à Ohana en raison du travail approfondi que nous avons fait sur son œuvre vocale.

RM : Mais depuis la création de Musicatreize les chanteurs en 26 ans ont du se renouveler. Comment maintenir cette « tradition » ? Et comment décrire cette spécificité vocale « du sud » ?

RH : C’est sans doute quelque chose que j’ai « dans le bras ». Une manière d’attaquer le son, de le faire résonner, de concevoir la musique et les formes d’une façon généreuse, en mouvement et de manière à ce que les voix soient libérées. C’est très différent d’une conception plus nordique plus basée sur des mises en résonances d’harmonies. Par exemple j’ai fait Swan Song de Maurice Ohana avec le Nederlands Kammerchor, je n’ai pas pu obtenir exactement la couleur voulue. Quand je retrouve Musicatreize dans cette œuvre, même avec le changement de chanteurs, il y a quelque chose de latin dans l’interprétation, dans ce qu’il y a de mieux.

RM : La période n’est pas au mieux niveau budget. Musicatreize est soutenu par les pouvoirs publics depuis 26 ans, donc une éternité. Comment s’annonce l’avenir ?

RH : Le virage demandé doit être collectif. On ne peut actuellement trouver autant de fonds dans le privé que dans le public. Une sortie du système actuel de financement public serait extrêmement dommageable. Mais si cela devrait se faire il faut sortir de l’événementiel, sinon la culture y perdra beaucoup. Musicatreize n’est pas dans l’événementiel mais dans un temps de travail long. Nous avons suscité en 26 ans un nombre incalculable de créations, et nous ne sommes pas les seuls. On représente un patrimoine car les partitions créées sont reprises par d’autres. C’est ce que nous défendons auprès de nos tutelles. Et nous sommes à Musicatreize les ainés d’autres ensembles plus jeunes. Si les fonds publics disparaissent ce serait suicidaire pour tous. La période est difficile tout le monde apporte sa part au redressement d’une situation à laquelle nous ne sommes pas responsables, mais j’ai une idée de la musique et de la culture à défendre, et je me battrai becs et ongles. Il n’y a pas de raison de sacrifier la création contemporaine à des profits mercantiles.

RM : En 26 ans de créations quelles sont les créations dont vous êtes le plus fier ?

RH : Difficile à dire, je ne veux pas vexer … Ceux que j’ai le plus dirigé sont ceux qui m’ont particulièrement passionné. Felix Ibarrondo est un compositeur qui ne faudra jamais oublier. Que le puublic soit marqué par une œuvre ou un compositeur est un indicateur très fort. Un compositeur que je défends beaucoup est le finlandais Tapio Tuomela. Aussi Alexandros Markeas, et bien d’autres encore, je ne pourrai pas tous les citer.

RM : Lors d’une commande, exigez-vous un droit de regard sur la partition ?

RH : Il n’y a pas de cahier spécial des charges lors d’une commande. C’est surtout une idée, et je compte sur l’intelligence du compositeur pour la transgresser. Par exemple pour le cycle « Les Berceuses », certains compositeurs ont pris les choses au pied de la lettre en harmonisant banalement. D’autres l’ont magnifié par l’emploi de percussions – une berceuse avec des percussions faut le faire ! Ou alors la transgression pure : Alexandros Markeas en sortant de chez lui voit une publicité d’une banque « Dormez tranquille, votre argent travaille » – n’oubliez pas qu’il est grec. Il nous a donc composé Wall Street Lullaby, donc un message politique dans une berceuse extrêmement poétique, une mère chante à son enfant un avenir radieux, mais c’est un mensonge. Ce que je veux c’est ça, quand l’idée est détournée, transgressée. Il ne m’est arrivé qu’une seule fois de faire refaire une partition. En général je fais avec ce qu’on me donne et l’ensemble s’adapte. En étant trop directif on obtient finalement des œuvres qui se ressemblent les unes des autres. Mais les compositeurs désireux de voir notre travail sont les bienvenus.

RM : Quel est l’avenir proche de Musicatreize, sans en faire l’inventaire ?

RH : on sort du cycle des « Sept comptes » qui a bien fonctionné, au total une centaine de représentations. Nous lançons un nouveau cycle « Trois cantates policières », avec trois compositeurs différents, dont Juan Pablo Carreño et Alexandros Markeas. Le troisième est en pourparlers.

RM : Qu’est-ce qu’une cantate policière ?

RH : C’est un hommage à Marcel Frémiot [ndlr : le créateur, sur l’initiative de Pierre Barbizet, de la première classe de composition électroacoustique ouverte dans un conservatoire en France, à Marseille en 1969]. J’avais donné à mes débuts avec le Chœur Contemporain [ndlr : l’autre formation dirigée par Roland Hayrabédian et créée en 1978] une œuvre de lui, un ballet, intitulé Cantate policière. J’avais trouvé ce titre formidable. Pour notre cycle, les textes seront confiés à Sylvain Coher en train d’écrire une trilogie, les trois cantates se font écho. Ce sera une sorte de saga policière.

RM : La classe de direction de chœurs du Conservatoire de Marseille a été une des premières ouvertes en France et vous a été confiée dès le début. Comment enseignez-vous cette discipline très particulière ?

RH : L’enseignement de la direction de chœurs est en perpétuel mouvement. C’est un atelier plus qu’une classe, on finit par se demander qui enseigne qui. C’est extrêmement stimulant pour tout le monde, y compris pour le professeur qui voit de plus en plus de ses élèves se lancer dans le métier. On a une grande responsabilité dans ce travail, j’ai toujours voulu enseigner une forme d’humanité. Evidemment nous n’avons aucuns moyens autres que ceux fournis par le conservatoire. Nous sommes un peu en autarcie dans l’établissement, ce qui fait que nous sommes toujours là. Les étudiants qui sortent de là ont tous un ensemble qu’ils ont créés ou repris. Parmi mes derniers élèves une a repris l’antenne aixoise du Chœur régional PACA, un autre a été l’assistant de Mathias Brauer au Chœur de Radio-France, etc. Cette classe me tient à cœur, elle existe et continue d’exister.

Crédits photographiques : © Guy Vivien

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