Éditos

De la permanence des orchestres II

 

Concernant la permanence des orchestres, ce second éditorial sera aux propositions ce que le premier fut aux constats. Tandis que ces propositions témoigneront de maintes rencontres avec des responsables artistiques d’orchestres en Europe et aux USA, elles s’appuieront aussi sur une expérience décennale de conseiller artistique d’orchestres (deux permanents et un de session) que le rédacteur de ces deux éditoriaux assume.

Dans les institutions théâtrales et chorégraphiques, l’alpha et l’oméga est le projet artistique. C’est le critère par lequel le directeur artistique est choisi et qui lui guide tout son mandat. Or, le projet artistique est le grand absent des orchestres. Un rappel : un projet n’est pas une liste de concerts qu’une éventuelle thématique tâche de lier. Il conjugue une poétique musicale, une façon singulière d’entendre la musique et de la projeter dans l’espace social, et un maillage avec les autres institutions du spectacle vivant. Un projet artistique est un contrat moral et primordial, par lequel l’orchestre se pense comme une institution du service public parmi d’autres, qui concourent ensemble à l’offre culturelle dans un territoire déterminé.

Un autre point étonne quiconque converse avec des musiciens d’orchestre. Lors de discussions en tête-à-tête, chacun d’eux se montre, très souvent, un fin analyste de sa situation, tant personnelle que collective au sein de son orchestre et émet de pertinentes propositions. La surprise est vive de constater que, une fois le musicien au milieu de ces collègues, ces paroles de liberté s’évanouissent et laissent la place à des réflexes conservateurs.

Également, quand sera-t-il évident que le concert du soir en deux parties est un repoussoir pour la majeur part du public potentiel ?  Quand, enfin, les brochures annuelles des orchestres offriront-elles, à égal degré de dignité et en nombre identique, une saison de concerts de quarante-cinq minutes et une autre de concerts du soir en deux parties ?  Bien évidemment, ces concerts en une partie devront être proposés selon des modalités singulières : des jours et horaires différents (par exemple, le samedi, à 16 heures puis à 17h30) ; des tarifs familiaux (5 € pour les adultes et gratuit pour les enfants) ; et à la dirimante condition financière que les musiciens considèrent ces deux brefs concerts (ils tiennent dans l’empan d’un service de trois heures) comme une seule et même prestation. Là où, depuis longtemps, le théâtre et la danse cultivent les formes brèves, il est temps que le monde de la musique classique s’y attèle.

Et, de manière interne à l’orchestre, il est un efficace moyen pour que les instrumentistes à cordes qui garnissent les derniers rangs se sentent aussi concernés que leurs collègues « en façade » : hormis les deux « premiers de chaise », la permutation, différente à chaque production, doit être la règle ; et brasser en une entité les premiers et seconds violons est nécessaire. Qui contestera le sentiment de relégation et de démotivation qu’éprouve un musicien relégué en fond de plateau ?

Comédiens et danseurs s’étonnent de l’incroyable pusillanimité des responsables artistiques d’orchestre à l’égard des musiques écrites actuellement ou dans un récent passé, là où la création est le socle des scènes labellisées par l’État (théâtres nationaux, centres dramatiques nationaux, centre chorégraphiques nationaux et scènes nationales). Quand les orchestres remettront-ils les écritures d’aujourd’hui (dans leur pluralité stylistique) à la base de leur travail permanent ?  Quand considéreront-ils la présence d’un compositeur vivant comme une chance et non comme (au mieux) une curiosité ou comme (au pire) un empêcheur de « musiquer en rond » ?  Et quand bien même certains auditeurs conservateurs les quitteraient, combien de publics nouveaux les remplaceront en nombre bien plus élevé ?  Le formidable travail qu’accomplit (hélas plus pour longtemps) l’ doit tous nous inspirer.

Cette liste de propositions n’est sûrement pas limitative. Mais l’orchestre est trop passionnant pour qu’il en reste dans un statu quo où il risque de péricliter.

 
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