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Toulouse les Orgues investit la ville

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Musique de chambre et récital

Toulouse, Cathédrale Saint-Etienne. 3 X 2014. « Votez Jean-Sébastien Bach ! » cantates sacrées avec orgue. Jean Sébastien Bach (1685-1750) : Cantates BWV 71 « Gott ist mein König », BWV 120 « Gott, man lobet in der Stille », BWV 29 « Wir danken dir, Gott ». Avec Aurore Bucher et Marion Tassou, sopranos ; Théo Alexandre et Jean-Michel Fumas, contre-ténors, Olivier Dumais et Vincent Lièvre-Picard, ténors, Jean-Baptiste Dumora et Mathieu Lecroart, barytons. Ensemble Unisoni. Direction et orgue : Nicolas Bucher.
Toulouse, Basilique Saint-Sernin. 8 X 2014. Carte blanche à Jean Guillou. Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Prélude et fugue en ré majeur ; Franz Liszt (1811-1886) : Fantaisie et fugue sur B-A-C-H version syncrétique de Jean Guillou ; César Franck (1822-1890) : Pièce héroïque ; Jean Guillou (né en 1930 ) : 6 sagas ; improvisations.
Toulouse, Auditorium Saint-Pierre des Cuisines. 12 X 2014. « Dans le goût italien, concerti pour orgue et concerti grosso ». Giovanni Mossi (1680-1742) : Concerto grosso op.3 N° 3 ; Georg-Friedrich Hændel (1685-1759) : Concerto pour orgue op. 4 N° 5 en fa majeur ; Antonio Vivaldi (1678-1741) : Concerto grosso op. 3 N° 8 en la mineur, RV 522 ; Concerto pour violon, orgue et cordes en fa majeur RV 775 ; Concerto grosso op 3 N° 11 en ré mineur RV 565 ; Michel Corrette (1707-1795) : Concerto pour orgue op. 26 N) 2 en la majeur.
Toulouse, Église-musée des Augustins. 12 X 2014. Hambourg 1725, l’art d’improviser. Rudolf Lutz, orgue.

Direction orgue Nicolas BucherPour sa première année en tant que directeur artistique du festival Toulouse les Orgues, Yves Rechsteiner avait imaginé le thème ambitieux et original de l’orgue dans la cité.

La 19e édition a démontré que ce festival unique se portait à merveille, inventant de nouveaux rendez-vous, ainsi que de nouvelles manières d’envisager la musique et le concert comme L’atelier de l’orgue ou un étudiant de conservatoire explique l’œuvre phare de son programme, des visites d’instruments par petits groupes lors du week-end de clôture ou encore la possibilité de toucher les quatorze principaux instruments de la ville. Pendant douze jours et une quarantaine de concerts, tous les répertoires destinés à l’instrument roi furent abordés des musiques anciennes et baroques à la création contemporaine, en passant par l’aspect romantique et symphonique, le traditionnel et naturellement l’improvisation, avec quelques détours du côté du cinéma et du cirque.

Quand Bach salue les conseillers municipaux

Le concert d’ouverture dans la nef raymondine de la cathédrale Saint-Etienne « Votez Jean Sébastien Bach », proposait trois cantates aussi fastueuses et brillantes qu’intenses et intérieures, destinées à célébrer le conseil municipal récemment élu, lors du culte d’action de grâce, avec de belles parties d’orgue obligé. Cette tradition était bien ancrée dans l’Allemagne luthérienne où les édiles étaient investis à l’église, mais les conseillers avaient-ils conscience de la qualité musicale de leur intronisation, d’autant plus que pour marquer la solennité, Sébastien étoffait l’orchestre en ajoutant  trompettes et timbales ?

Dirigé de l’orgue positif par Nicolas Bucher, l’ joue sur instruments anciens et rapproche son effectif choral de ce que Bach préconisait aux autorités leipzigoises en 1730, à deux chanteurs par partie, les solistes étant également choristes.

Composée à Mülhausen en 1708, la cantate BWV 71 Gott ist mein König  fut vraisemblablement la première qui lui fut commandée et la seule publiée de son vivant. La partie d’orgue obligée accompagnant l’aria de ténor signifie le départ des conseillers sortants, tandis qu’un chœur affirme la continuité du pouvoir entre vieux et jeunes. L’aria d’alto qui exalte la paix que peut faire régner le Seigneur, évoque la situation agitée que connaissait l’Allemagne de l’époque.

Selon une pratique fréquente dans l’œuvre de Bach, la cantate BWV 120 Gott, man lobet dich in der Stille  (Dieu, on te loue dans le silence), est un ouvrage parodique reprenant une cantate de mariage antérieure, avant d’être reprise en 1730 pour le deux-centième anniversaire de la Confession d’Augsbourg. Le chœur triomphal « Jauchzet, ihr erfreuten Stimmen » (Exultez voix réjouies)  rappelle le style solennel « à la française » des 3e et 4e suites pour orchestre de la période de Köthen, qui préfigure également l’« Et expecto resurrectionem mortuorum » du Credo de la Messe en si mineur. Les arias d’alto, chanté ici par un contre-ténor et de soprano sont d’une virtuosité redoutable.

Composée pour l’installation du conseil de Leipzig en août 1731, puis reprise en 1739 et en 1749, la majestueuse cantate BWV 29 Wir danken dir, Gott  (Nous te rendons grâce, ô Dieu), est justement célèbre par sa stupéfiante sinfonia d’ouverture où l’orgue concertant reprend le prélude de la 3e Partita pour violon seul à grand renfort de trompettes et timbales, dans une atmosphère festive. Il s’agit de glorifier Dieu et de l’exhorter à protéger la ville, assimilée à la montagne de Sion, puis à bénir toute la nation. Le chœur qui suit est adapté du psaume 75, mais on connaît bien ce motet en style fugué archaïsant par le remploi que Bach en fait à deux reprises dans la Messe en si mineur avec le Gratias animus tibi du Gloria et le Dona nobis pacem de l’Agnus Dei. Outre le jeu des reconnaissances parodiques, on apprécie les vocalises du ténor dans le jubilant Alleluia en trio, ainsi que la douce sicilienne de l’aria de soprano, où l’orgue concertant revient, tout comme dans la reprise de l’Alleluia, cette fois-ci par l’alto.

Nicolas Bucher avait souhaité ponctuer cette performance vocale par deux longues pièces de Sébastien toujours, le prélude en mi majeur BWV 566 et la Partita Sei Gegrüsset Jesu gütig BWV 768 au grand orgue suspendu (Antoine Lefèbvre 1612 / Aristide Cavaillé-Coll 1849 / Alfred Kern 1976) de la cathédrale. L’idée était bonne, mais son toucher s’est avéré beaucoup plus pesant qu’au positif, alourdissant et romantisant la musique du cantor.

La jeunesse de

Quelques jours plus tard le festival avait invité le grand organiste pour une carte blanche à la tribune magique du Cavaillé-Coll de la basilique Saint-Sernin. Lors de cette soirée mémorable, enregistrée sur le vif (et le CD était disponible deux jours plus tard…), le maître âgé de 84 ans a laissé s’exprimer en toute liberté sa science incomparable des claviers. Dès le Prélude et fugue en ré majeur extrait du premier livre de Bach, il maîtrise cet instrument monumental avec une formidable douceur, comme s’il l’avait toujours connu, avec un phrasé d’une grande expressivité. Virtuose, l’interprète l’est également en tant que compositeur et l’on goûte de beaux contrastes de timbres et de registrations dans ses Sagas N° 4 et 6 op. 20 extraites du recueil de 6 composées en 1970, qui évoque de loin les légendes scandinaves. La fête continue avec la Pièce héroïque en si mineur de César Franck où il varie subtilement les registrations afin de ménager cette ascension héroïque quasi wagnérienne. Dans la célébrissime Fantaisie et fugue sur le nom de B A C H de Franz Liszt, Jean Guillou synthétise à sa manière les apports des deux versions pour orgue et pour piano, tout en habitant l’œuvre par une expressivité intense.

Il ne fait qu’une bouchée des deux thèmes d’improvisations qui lui sont proposés, dont un clin d’œil à l’enfant du pays avec un traitement magistral du gospel Let my pœple go que Claude Nougaro avait repris dans sa chanson Amstrong.

Le public acclama debout l’organiste émérite, qui le gratifia de la formidable sinfonia de la cantate BWV 29 de Bach, suivie du fameux Trumpet Tune d’Henry Purcell.

 Jean Guillou aux claviersL’enthousiasme d’Il Delirio fantastico

Parmi les nombreux rendez-vous du dimanche de clôture, le répertoire baroque était bien représenté. Dans le bel auditorium Saint-Pierre des Cuisines, les jeunes instrumentistes de l’, issus des conservatoires de Paris, Lyon, la Schola Cantorum de Bâle ou la Hochschule für Musik de Freiburg, ont donné une magistrale démonstration du goût italien au XVIIIe siècle. Dans un pur esprit de musique de chambre, ils sont dirigés du clavecin par , qui alterne avec l’orgue (un positif à deux claviers, plutôt puissant). S’ils aiment à remettre au goût du jour des compositeurs italiens et allemands peu fréquentés de l’ère baroque, Vivaldi et son rayonnement n’en demeurent par moins le cœur de leur répertoire. C’est ainsi qu’ils interprètent avec un engagement plaisant les célèbres Concerti grossi op. 3 N° 8 et 11, dont Bach réalisa de superbes transcriptions pour orgue seul, avec le plus rare Concerto pour violon, orgue et cordes en fa majeur. Une interprétation des plus réjouissantes avec beaucoup de verve qu’ils complètent avec le tout aussi connu Concerto pour orgue op. 4 N° 5 du « Caro sassone » Hændel, mais aussi le Concerto pour orgue op. 26 N° 2 de Michel Corrette, auquel ils ajoutent un Concerto grosso (op. 3 N° 3) du romain Giovanni Mossi.

Il Delirio fantastico orgue concertantL’art d’improviser

La soirée continuait sur le fabuleux orgue Arhendt de l’église musée des Augustins avec une performance éblouissante du suisse . Il s’agissait rien moins que de reconstituer les épreuves imposées à un organiste briguant une grande tribune en Allemagne à l’époque de Bach. Le métier consistant à s’adapter à toute situation liturgique pour créer une musique nouvelle chaque semaine. Le programme copieux comportait un prélude modulant, une fugue, une partita de choral, une passacaille, la basse continue d’un air, un postlude sur une partie de la basse continue de cet air, une sonate biblique sur un texte donné, un concerto en style italien, une sonate en trio, un prélude et fugue dont la tonalité et le thème seront donnés… Avec une sonate biblique sur le thème du combat de David et Goliath, puis un concerto italien partant sur le thème du Printemps de Vivaldi, accomplit le plus naturellement du monde cette épreuve monumentale, emportant l’enthousiasme du public censé figurer le jury.

Puis le festival s’achevait sur une longue nuit de l’orgue, colorée, cosmopolite et plurielle à la tribune du grand Cavaillé-Coll de la basilique Saint-Sernin. Une fête nocturne où les compositeurs régionaux voisinaient avec des expressions populaires de divers pays européens, jusqu’à des chansons de Claude Nougaro, le poète qui chanta la ville rose comme personne.

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