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Les passions bien tempérées de Céline Frisch dans Bach

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : le Clavier bien tempéré, livre I- 24 préludes et fugues BWV 846-869. Céline Frisch, clavecin Sidey-Bal d’après Silbermann. Double CD Alpha 221. Enregistré en l’église de Franc-Waret (Belgique) en octobre 2014. Texte de présentation en français , anglais et allemand. Durée : 103′.

 

3760014192210_600Point de passage obligé pour l’apprenti comme l’artiste claveciniste (ou claviériste) confirmé, le premier livre du clavier bien tempéré connait sous les doigts de une véritable cure de jouvence.

Rappelons brièvement qu’il s’agit  ici pour Bach d’explorer – une première fois, un second livre suivra plus de vingt ans après- toutes les tonalités majeures et mineures de la gamme chromatique par le biais de vingt-quatre préludes et fugue, en usant d’un tempérament – l’accordage de l’instrument – compatible avec le jeu dans toutes ces tonalités, pour faire simple. Les préludes sont de toute forme et style, quoique souvent de type »mouvement perpétuel » dans ce premier cahier-les  fugues sont de deux à cinq voix-où voisinent différents types de réalisations contrapuntiques parfois déjà très complexes ou très développées.

La claveciniste française , formée entre autres auprès d’Andreas Staier, fréquente Bach depuis le début de sa carrière discographique. Elle a enregistré – outre de splendides, tour à tour jubilatoires et sereines variations Goldberg (Alpha) – comme soliste ou continuiste de l’ensemble Café Zimmermann l’intégralité de la musique concertante et pour grand ensemble instrumental du Cantor de Leipzig (Alpha). Ces enregistrements intriguaient (et en avaient irrité certains) souvent par leur parti-pris d’extrême vivacité des tempi, mais emportaient notre adhésion par leur effervescence, et leur jubilation.

Pour  ce nouveau chapitre cette fois en solitaire de son périple Bach pour le même éditeur, Celine Frisch pratique, avec le même art, la même remise à plat des idées reçues ès fondamentaux interprétatifs avec autant de solutions intelligentes en matière de tempi, de phrasés, d’articulation ou de perspective sonore. Elle joue la carte d’une originalité certaine par la vivacité, face à la tradition parfois  ascétique d’un Gustav Leonhardt (DHM-Sony 1971) ou marmoréenne d’un Kenneth Gilbert (Archiv, 1985), ou même de leurs disciples directs les plus éminents, souvent bien plus prudents dans leurs options – ils prennent 15 à 20 minutes de plus pour l’ensemble du cycle! Avouons qu’il nous a fallu un peu de temps et plusieurs écoutes  pour nous familiariser  avec cette approche rapide, fluide, spontanée et fruitée, là où d’autres donnent dans le monumental ou le corseté. Mais une fois admis le principe de l’approche, quel bonheur de tous les instants : seule peut-être Blandine Verlet (Astrée 1993, épuisé pour l’instant) – avec d’autres affects et par d’autres voies – avait tenté une vision aussi capiteuse et jouissive de cet odyssée dans des tempi à peu près aussi enlevés.

Tout, ici, se recentre sur l’approche agogique et presque »dansante » de l’ouvrage au-delà de ses  dimensions théoriques, contrapuntiques ou pédagogiques.

Au-delà de l’aspect purement « motorique », quelle fête digitale, quelle pyrotechnie de tous les instants (la section presto très italianisante du prélude BWV 855, les cadences des préludes des BWV 847 ou 850) quelle incisivité à la main gauche (prélude BWV 869 à la marche harmonique inéluctable) ; même dans des pages plus recueillies ou élégiaques  dans le mode mineur la pulsation rythmique reste très prégnante avec ici une ébauche de nostalgique sicilienne (prelude BWV 849), là une aria à la mode plutôt française (prélude BWV 857). Car stylistiquement, comme le prouve la claveciniste française, ce cycle se place sous l’égide des « Goûts réunis », pour citer François Couperin. Sur le plan de l’énoncé contrapuntique, on ne peut aussi qu’admirer l’équilibre des voix dans chaque fugue, ce qui n’empêche pas la grandeur pathétique (l’ultime fugue en si mineur  BMV 869 aussi touchante que grandiose, par exemple).

La prise de son excellente et en exact rapport avec l’interprétation, tient compte à la fois de la perspective  nécessaire des plans sonores et de l’acoustique globalisante de l’Eglise de Franc-Waret (Belgique) : l’exceptionnelle copie d’un clavecin Silberman due à l’atelier Sidey-Bal (1995) s’en trouve magnifiée.

À n’en pas douter, cette approche stylée revigorante et souple, qui ne plaira peut-être pas aux amateurs d’un Bach plus sévère, renouvelle complètement le propos et se hisse sans peine au sommet de la discographie où elle trône sans concurrence récente. Espérons que le deuxième livre du même clavier bien tempéré de 1744 suivra bientôt sous ces doigts inspirés, dans une approche aussi techniquement assurée que sensible et intelligente, due, n’en doutons pas à une musicienne accomplie dotée d’un irrésistible … « tempérament ».

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : le Clavier bien tempéré, livre I- 24 préludes et fugues BWV 846-869. Céline Frisch, clavecin Sidey-Bal d’après Silbermann. Double CD Alpha 221. Enregistré en l’église de Franc-Waret (Belgique) en octobre 2014. Texte de présentation en français , anglais et allemand. Durée : 103′.

 
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