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À Lyon, le sérail aseptisé de Wajdi Mouawad

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Lyon. Opéra. 26-VI-2016. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Die Entführung aus dem Serail, Singspiel en trois actes, sur un livret de Johann Gottlieb Stephanie. Mise en scène et réécriture des dialogues : Wajdi Mouawad. Traduction des dialogues en allemand : Uli Menke. Décors : Emmanuel Clolus. Costumes : Emmanuelle Thomas. Lumières : Éric Champoux. Avec : Jane Archibald, Konstanze ; Joanna Wydorska, Blonde ; Cyrille Dubois, Belmonte ; Michael Laurenz, Pedrillo ; David Steffens, Osmin ; Peter Lohmeyer, Selim. Chœurs de l’Opéra de Lyon (chef des chœurs : Stephan Zilias), Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Stefano Montanari.

À l’Opéra de Lyon, L’Enlèvement au Sérail, dans son nouvel écrin façon XXIe siècle, laisse de marbre.

Mouawad-couvFaut-il avoir peur de L’Enlèvement au Sérail ? Oui, répond sans hésitation le metteur en scène . « La confusion est si grande dans l’opinion, indique-t-il dans la note de programme, que si je ne tiens pas compte de ce que notre époque vit, je risque, à travers cet opéra, de donner raison à ceux qui veulent nous convaincre que l’islam est nécessairement un mal, une défaillance, un danger ». Tout est dit : si les dialogues de Stephanie doivent être réécrits, ce n’est pas tant pour en adapter le vocabulaire aux usages du moment, que pour en gommer tout ce qui risquerait de passer pour de l’« islamophobie ». L’intrigue dévie-t-elle de ce nouveau canon ? Elle est impitoyablement biffée, raturée, censurée. Dès le prologue, avant que l’histoire ne commence en flash-back, on apprend donc entre autres que Konstanze et Blonde sont atteintes d’une forme aiguë du syndrome de Stockholm : elles regrettent le sérail dont on les a fait sortir, avec bien peu d’égards, il est vrai, pour leurs sentiments envers Selim et Osmin. On apprend aussi que, même si l’on est enfermé dans un sérail, on n’est pas mieux loti en Europe, où les femmes subissent tant de brimades. Pedrillo lui-même, tout occidental et tout oppresseur de la gent féminine qu’il soit, se dit en arpentant le palais du pacha jonché de pétales de rose, qu’il va bien regretter l’atmosphère ensoleillée de ce pays. On se demande bien pourquoi tout ce petit monde finit par quitter un tel jardin des Hespérides.

Le seul effet de cette métamorphose forcée est, comme on peut s’y attendre, de recouvrir toute l’œuvre d’un voile d’ennui épais. Au bout de trente minutes, on renonce à suivre des dialogues si désespérément précautionneux, et l’on ne s’intéresse plus au sort de ces amants qui se chamaillent en paroles, puis tombent dans les bras l’un de l’autre en musique – car on ne va pas jusqu’à réécrire les paroles des airs : Mozart, c’est Mozart. Il faut être en tout cas bien soupçonneux pour ne pas voir combien l’œuvre est une fantaisie avant d’être une « turquerie », et que si l’on rit, c’est bien plus de l’outrance des caricatures que de leur objet. Car dans le livret de Stephanie, qui, du monstre en Osmin ou de l’amant transi en Belmonte, est le plus ridicule ? Nul ne saurait dire : les scènes loufoques s’enchevêtrent, tout est frivolité ; tout, jusqu’au dénouement même, est prétexte à la réjouissance, à la fête, à la gaîté gratuite. Mais aujourd’hui, c’est trop peu que l’opéra divertisse : on veut encore qu’il prêche.

Mouawad

Un chant rédempteur

Il fallait bien la musique d’un maître de vingt-six ans pour insuffler de la vie et de la légèreté à ces laborieuses protestations de tolérance. L’orchestre de l’Opéra de Lyon, sous la baguette acérée de , ne démérite pas, et aborde ce répertoire avec un allant bienvenu. Un soutien aussi vigoureux conduit naturellement une distribution de grande qualité à se surpasser, si bien que du début à la fin de la représentation, les passages chantés sont du meilleur niveau. On retient d’abord la prestation exceptionnelle de David Steffens en Osmin. Avec un timbre de basse très homogène, il se joue des difficultés du rôle, et joint à la souplesse de sa voix celle de son jeu d’acteur : ses gestes emportés et violents donnent à voir une facette du personnage que Mozart a dû imaginer en écrivant ses airs si inventifs et inspirés.

Les deux protagonistes sont presque irréprochables : possède un beau grain de voix, et réussit bien les redoutables tenues du premier air de Belmonte, même s’il manque parfois de justesse dans ses attaques, et de précision dans sa diction de l’allemand ; la Konstanze de fait preuve aussi d’une vraie virtuosité, un peu forcée certes dans les aigus. Blonde et Pedrillo, quant à eux, sont superbes : la première () possède une voix légère et pétillante, à l’image de son personnage versatile et joyeux, et son soupirant () réjouit par ses airs bouffons. La scène de sa sérénade accompagné des pizzicati des cordes est délicieuse, l’un des rares moments que le metteur en scène s’autorise à prendre au premier degré. Elle préfigure peut-être l’allégresse franche du finale, où les chanteurs s’en donnent à cœur joie, et achèvent de prouver que l’art du XVIIIe siècle est assez joyeusement subversif pour s’épargner nos frilosités contemporaines.

Crédit photographique : © Stofleth /Opéra national de Lyon

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Lyon. Opéra. 26-VI-2016. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Die Entführung aus dem Serail, Singspiel en trois actes, sur un livret de Johann Gottlieb Stephanie. Mise en scène et réécriture des dialogues : Wajdi Mouawad. Traduction des dialogues en allemand : Uli Menke. Décors : Emmanuel Clolus. Costumes : Emmanuelle Thomas. Lumières : Éric Champoux. Avec : Jane Archibald, Konstanze ; Joanna Wydorska, Blonde ; Cyrille Dubois, Belmonte ; Michael Laurenz, Pedrillo ; David Steffens, Osmin ; Peter Lohmeyer, Selim. Chœurs de l’Opéra de Lyon (chef des chœurs : Stephan Zilias), Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Stefano Montanari.

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