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Le facteur de clavecins Philippe Humeau raccroche le tablier

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La parole est donnée à des facteurs de piano, d’orgue, de clavecin ou encore des luthiers et tout autre artisan « de l’ombre ». Sous la forme d’anecdotes, de réflexion sur le métier, ou de confidences imaginaires d’artisans célèbres dans l’histoire de la musique, ResMusica choisit de les mettre en lumière. Pour accéder au dossier complet : Les confidences d’artisans de la musique

 

Après quarante-sept années comme facteur de clavecins à Barbaste en Lot-et-Garonne, cesse son activité. Ses clavecins, environ cent-vingt, tous façonnés à la main, appréciés par les plus grands instrumentistes de la discipline, continueront leur chemin sans lui.

Avec Violaine Cochard au château d'Amples lors du projet Scarlatti 555
Sa vie, digne d’un roman est avant tout une histoire de passion et d’amour avec sa femme Florence, qui l’a accompagné tout au long de cette belle aventure artistique. Cet angevin de naissance travaillait dans une banque, lorsqu’il rencontra un facteur d’orgues, et leurs échanges le poussa à changer radicalement de vie. Plus que la réparation, c’est leur fabrication qui le passionne et il entama son apprentissage chez le facteur d’orgue Alain Anselm, qui s’intéressait aussi au clavecin.

De la banque à la facture instrumentale

C’était au début des années 70, l’époque était favorable par ce vaste mouvement de redécouverte de la musique ancienne en France, qui s’accompagnait d’une recherche organologique. Ce mouvement avait été initié par la comtesse Geneviève de Chambure, qui a beaucoup œuvré pour les instruments anciens et développé le musée instrumental du conservatoire de Paris. Pris du virus de la facture, s’installa d’abord à Saint-Michel de Provence où régnait un bouillonnement intellectuel et artistique avec la proximité du jeune label Harmonia Mundi, initialement dédié à l’orgue et à la musique ancienne et du très savant claveciniste, musicologue, chef d’orchestre et compositeur René Clemencic. C’est d’ailleurs ce grand musicien autrichien qui acheta son premier instrument à , un clavicythérium, c’est à dire un clavecin vertical qui est le plus ancien instrument à cordes pincées, dont le plus ancien connu, conservé au Royal College of Music à Londres, remonte à la fin du XVᵉ siècle.

Avec son épouse, qui décore ses clavecins, évidemment à l’ancienne au moyen de la peinture à l’œuf, il parcourt les musées d’Europe, relevant dans les moindres détails, tous les clavecins anciens. Un travail de titans, qui leur fournit une précieuse documentation pour en réaliser des copies à l’identique. Mais Philippe Humeau ne se contente pas que du geste ou de la seule reproduction. « Les instruments seuls ne sont que des morceaux de bois assemblés les uns aux autres. Il faut leur donner une âme », affirme-t-il. Et c’est une vaste démarche intellectuelle autour de l’histoire de la musique, mais aussi son environnement artistique, historique, philosophique, politique, car ces instruments ne sont pas nés de rien. « C’est plus l’esprit que la lettre qui m’attire, mes mains doivent être guidées par quelque-chose », dit-il et au fil des années. Il s’est forgé en autodidacte une culture encyclopédique sur tout ce qui touche au clavecin, à la musique ancienne ou à l’ère baroque.

Barbaste, centre du monde baroque

En 1976, il installe son atelier à Barbaste, en Lot-et-Garonne, qui n’était pas l’endroit le plus commercial pour le clavecin, mais avait l’avantage d’être géographiquement bien situé à distance commode des grands festivals estivaux où Philippe Humeau n’a cessé de fournir des instruments. Nourrissant une belle complicité avec Jacques Merlet, qui fit tant pour la musique baroque à France Musique, il rencontre Jordi Savall à Saintes et ce fut le début d’une grande amitié et de belles aventures en fournissant des instruments pour ses ensembles, les opéras et de nombreux enregistrements, ainsi que pour les films Tous les matins du monde ou Farinelli. À Barbaste, il sut recréer le même bouillonnement intellectuel qu’en Provence avec les organistes Xavier Darasse, Willem Jansen, le cornettiste Jean-Pierre Canihac et bien d’autres. Il évoque avec émotion le souvenir de sa grande amitié avec Gustav Leonhardt, qui donnait un avis d’expert sur ses réalisations, y compris un clavecin en fibres de carbone.

Philippe Humeau présente ses clavecins
Dès 1976, un premier concert est organisé avec de jeunes musiciens d’alors : William Christie, Judith Nelson, René Jacobs… Ce fut l’origine d’un stage fameux de musique ancienne, qui dura 37 ans de 1977 à 2012. Pendant toutes ces années, ce stage fut le passage obligé de tous les jeunes musiciens baroques, et de nombreux stagiaires y sont devenus professeurs comme Pierre Hantaï, Bertrand Cuiller, Enrico Gatti, Chiara Banchini, Hugo Reyne, Jean-Marc Andrieu, Amandine Beyer… Chaque soir, un petit concert était organisé pour les locaux et ce furent des soirées hivernales merveilleuses où stagiaires et professeurs jouaient ensemble.

S’il a cessé la fabrication il y quatre ans, jusqu’au 30 septembre, Philippe Humeau sillonnait encore la France et l’Europe avec son fourgon et ses clavecins en quelque quatre-vingt concerts par an où il y avait toujours un ancien de Barbaste. Tout au long de son activité, fabriquant environ trois clavecins par an, Philippe Humeau s’est attaché à réaliser des copies d’instruments peu ordinaires comme un clavecin à la quinte en dessous ou un grand clavecin anonyme français dit le « Clavecin doré ». Maîtrisant tous les styles de facture, il a réalisé des copies d’instruments français, hollandais, italiens, allemands. Ce sont les clavecinistes qui choisissent les instruments et quelqu’un comme Pierre Hantaï, ne joue quasiment exclusivement que des clavecins de Philippe Humeau.

Aucun musicien de la planète baroque n’est étranger à ce personnage haut en couleur, intarissable, selon une faconde devenue méridionale, toujours au service de la musique, avec grande humilité. Il n’a pas eu la possibilité de transmettre son art car il était trop souvent absent de l’atelier, passant énormément de temps sur les routes pour fournir des instruments, toujours aux aguets du moindre souci technique. À 71 ans, Philippe Humeau ne regrette pas d’arrêter. Il souhaite rebondir sur autre chose et profiter enfin des concerts de façon détendue. Il n’est pas question de retraite pour autant : Philippe Humeau compte développer des projets pédagogiques par une nouvelle activité de conférencier.

Crédits photographiques : © Alain Huc de Vaubert

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