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Échange clés d’écoute contre droits culturels

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On pourrait commencer par : « Mesdames, Messieurs, Mozart est né en 1756… » Ou alors, avec un ton plus Disco mobile : « Rejoins-nous pour la Mozart party, avec le mot de passe K257, gratuit pour les filles jusqu’à la cadence plagale… ». Avant de savoir si les clés d’écoute sont réellement utiles et souhaitables, le fait est que la variété des styles d’accroche déplace souvent la question de la démocratisation culturelle vers un vague débat sur les formes de médiations les plus pertinentes.

Réduite à un arbitrage de forme, la médiation musicale est alors enfermée dans le régime de l’introduction aux œuvres ou de l’explication des démarches des artistes, comme si la culture musicale n’avait pas d’autre vocation que d’être distillée en autant de « clés d’écoute ».

Pour aider un auditeur à entrer dans une œuvre, il y a certes un large panel de candidats : du médiateur gendre idéal au vulgarisateur qui en rajoute dans la vulgarité pour faire la promotion de son audace, il y a toujours la place pour un nuancier plus technique entre les blablas abscons totalement rédhibitoires (« À l’âge de cinq, notre jeune compositeur manifeste déjà… ») et les mêmes blablas abscons quelquefois stimulants (« Le lendemain de son anniversaire, sa mère reçoit une lettre… »). La variété de leurs apparences pourrait laisser penser que ces porteurs de clés ne défendent pas tous la même chose. Mais qu’il ou elle soit youtubeur(se) au vocabulaire faux jeune ou conférencier(e) BCBG au lexique générationnellement très adapté aussi, la ou le fournisseur de clés d’écoute évolue dans un esprit de gardien du temple qui sait très bien (co-organise ?) un problème d’accès. Le médiateur se définit comme un passeur, garant de la séparation des rives, en contrepartie de la promesse de rendre accessible une culture supposée plus compliquée (plus haute ?) que les autres. D’où les formules courantes : « Il faut savoir que Mozart… »

Ces « clés d’écoute » sont-elles solubles dans les droits culturels qui prévoient que « le terme «culture» recouvre les valeurs, les croyances, les convictions, les langues, les savoirs et les arts, les traditions, institutions et modes de vie par lesquels une personne ou un groupe exprime son humanité et les significations qu’il donne à son existence et à son développement¹ » ? Puisque la rhétorique des clés et de l’accessibilité pose la musique en lieu séparé, à quel niveau d’accès les conditions d’entrée sont-elles déplacées par les entremetteurs ?

La médiation comme franchissement d’une porte

Certaines sciences cognitives ont thématisé le « location updating effect² » pour expliquer la perte de performance mémorielle à l’arrivée dans une nouvelle pièce. Pour donner une justification au fait que l’on oublie couramment ce qu’on était venu faire dans une pièce au moment d’y pénétrer, les taxinomistes de biais cognitifs ont aussi étiqueté le phénomène comme « doorway effect ». Si un préjugé de supériorité (avec les attitudes élitaires afférentes) risque de surplomber toute démarche de médiation (« N’oubliez jamais que le projet wagnérien est d’abord… »), la tentation holistique dans la forme est en fait consumériste dans le fond. Il y a bien le risque de vouloir maîtriser toute la chaîne d’appropriation de l’expérience esthétique de l’apprenti auditeur de musique classique (« Si vous écoutez bien, vous allez ressentir… »). Si la démocratisation culturelle doit se traduire en politique volontariste d’accès aux œuvres, s’agit-il d’accompagner l’entrée dans l’œuvre jusqu’à pister les émotions ressenties à l’arrivée ? Et est-ce le risque le plus grave ?

Puisqu’il en faut pour tous les goûts (« pas d’exigence sans éclectisme ! », vous explique le conseiller « Musique » de votre DRAC pour justifier la non-augmentation de la subvention de votre festival à la fois ouvert et ténu, intéressant, mais…), l’essentiel serait de défendre une vulgarisation « au sens noble du terme » et d’assumer tous les paradoxes qui s’ensuivent (« il suffit d’imaginer qu’on explique le truc à son neveu de dix ans… »). Qu’importe s’il entraîne un nivellement des réceptions, un accès à plusieurs vitesses, le sophisme du démagogue se pense interminable : faire exprès de parler une autre langue que celle dont il s’agit d’encourager une pratique généralisée (sur la trivialité comme pédagogie trompeuse, cf. Requiem pour l’auditeur lambda). La tâche est un peu moins infinie qu’irréversible : comme la barre a le mérite d’être haute, les contradictions vont durer tout le temps de l’asymptote (= s’il vous reste un brin d’espoir de survie, autant vous y habituer). Et tant que tout le monde n’aura pas accès à la fleur de l’humanité, on ne sera plus à une contradiction près.

De la recommandation plus ou moins horizontale au partage d’expérience dans tous les sens

Qu’on le veuille ou non, certaines œuvres sont plus hermétiques que d’autres et ne méritent peut-être pas toutes qu’on perce leurs mystères. Mais qui sont ceux qui disent « Qu’on le veuille ou non » ? À décider à notre place par quel endroit pourrait-on s’ouvrir à telle pièce, l’envie peut se déplacer : au lieu de découvrir de la musique, préférerait-on refaire le casting des médiateurs ou, d’abord, un coup d’arrêt dans le débat sur la répartition des rôles. Au contraire, la Déclaration de Fribourg peut donner de nouvelles vocations à la culture musicale³ : « faire des ponts entre les formes diverses de la musique » ; « étudier, dans les pratiques musicales, l’interaction entre création, interprétation, écoute » et construire ces espaces de réflexion sur la musique « en tant que pratique culturelle ».

Au lieu de viser telle ou telle émotion, la médiation musicale entendue comme espace de dialogue peut s’engager sur les émotions ratées, les pensées parasites, les ressentis très vagues… Ouvrir la discussion sur les mauvaises rencontres musicales, débattre autour de nos dégoûts artistiques, peut être une pratique culturelle intense (pour ne pas dire intensément culturelle). Un spectateur qui vient à l’avant-concert sans aller au concert, n’en est pas moins mélomane ou moins conquis. Et si on peut toujours se dire que la conquête du public ne peut se résumer au nombre de tickets vendus, on pourra gagner du temps en considérant que la question de la médiation est certainement moins de conquérir que de partager.

Au lieu de faire culture de ses résultats, la médiation musicale doit reconnaître le droit à l’inconséquence, au patinage, à l’échec systématique comme une culture pleine, à la fois légitime, digne, importante, essentielle. Il reste donc à jeter les clés d’écoute et, au sophisme du pédagogue, préférer le paradoxe de la culture émancipatrice : c’est en faisant la preuve qu’elle n’y arrive presque jamais, que la capacité de l’art à abstraire les subjectivités d’elles-mêmes, en tant qu’impossible en fait, est encore infinie dans l’absolu.

 

[1] Article 2 de la Déclaration de Fribourg (2007).

[2] G. A. Radvansky & D. E. Copeland, « Walking through doorways causes forgetting: Situation models and experienced space », Memory & cognition n° 34, 2006, p. 1150–1156.

[3] Sylvie Pébrier, « Mutations du contexte de l’enseignement : les enjeux de la médiation musicale », Enseigner la culture musicale (dir. Mathilde Catz), Editions Delatour France, 2019, p. 54-57.

Retrouvez dans son émission Métaclassique, mise en ligne chaque mercredi matin, à 8h00, sur http://metaclassique.com/.
Prochains numéros les 6, 13 et 20 novembre.

 

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de la rédaction.

 

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