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Joseph Moog, un pianiste fasciné par Franz Liszt

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est un pianiste jeune, mais déjà deux fois lauréat des International Classical Music Awards et récompensé par une Clef d’or ResMusica. Il a récemment publié un disque consacré intégralement à l’œuvre de Franz Liszt. À cette occasion, nous avons parlé avec lui de cette réalisation.

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ResMusica : Quels étaient vos objectifs lorsque vous avez élaboré le programme de votre disque Liszt ?

: Liszt, c’est beaucoup de choses, mais à mon avis, toutes ces choses combinées révèlent un vrai philosophe. Afin de représenter cette vision très personnelle de et de son art sur un seul disque, il m’a fallu choisir certaines de ses partitions phares. Les Sonates et les Légendes forment un merveilleux contraste. Toutes les œuvres sélectionnées marquent un changement de direction dans l’œuvre de Liszt : la sonate Après une lecture du Dante a été l’une des premières pièces représentant un nouvel usage littéralement orchestral du piano. La Sonate en si mineur est la composition pour piano la plus imbriquée et nous amène à la croisée des chemins entre le programme et la musique absolue. Les Légendes sont deux des plus beaux exemples de sa spiritualité et de sa préparation à l’impressionnisme musical. Le Csardas obstiné est à la fois une pièce jouée comme bonus et la preuve d’un autre facteur d’influence important dans la vie de Liszt : ses racines hongroises.

RM : Comment percevez-vous ces partitions de Liszt ? Quelle en est votre approche interprétative ?

JM : Le langage musical de Liszt étant orchestral, beaucoup de ses caractéristiques peuvent être abordées du point de vue d’un chef d’orchestre : la notation plutôt moderne, « non misurato » des récitatifs comme on le voit dans les deux Légendes, les longues sections de développement, mises en évidence dans les Sonates et enfin, non des moindres, l’art de la variation, comme dans la Vallée d’Obermann. Connaissant l’utilisation experte de l’orchestre complet par Liszt, on peut facilement imaginer certaines des œuvres pour piano sous forme orchestrée. Je trouve très intéressant d’étudier les partitions de ses Concertos pour piano encore et encore, car c’est ici qu’il remplace élégamment la forme sonate traditionnelle et la transforme en une forme en un seul mouvement si typique des poèmes symphoniques. C’est la base de mon approche de la musique pour piano de Liszt en général et cela m’aide à la fois intellectuellement et en tant qu’interprète.

RM : Quels éléments vous semblent les plus saisissants dans la musique pour piano de  ?

JM : Liszt a eu une longue vie, beaucoup plus que la moyenne de l’époque. Je suis particulièrement fasciné par l’incroyable développement de son langage musical. Pour moi, ce sont les qualités d’improvisation de sa musique au piano qui sont les plus convaincantes. Si elle est bien interprétée, sa musique crée l’illusion d’être inventée à la seconde même où vous l’entendez.

Outre l’utilisation révolutionnaire de l’instrument, sa foi l’a amené à développer, dans ses dernières années, un nouveau style musical mettant davantage l’accent sur l’atmosphère que sur la structure de ses œuvres, ce qui pourrait être une définition – bien que simplifiée – des valeurs fondamentales de l’impressionnisme. La dévotion religieuse a inspiré ses qualités spirituelles et il y a quelques résultats impressionnants, tels que Les Jeux d’eau à la Villa d’Este ou les Légendes.

J’ai toujours eu l’impression que son impact sur les générations suivantes de compositeurs a été plutôt négligé, et selon moi, devrait à ce titre être cité en exemple. Certes, peut être un compagnon exquis dans la construction des programmes de récitals, mais Gaspard de la nuit de Ravel est un choix encore plus intrigant. Dans une certaine mesure, je ne peux pas m’empêcher d’imaginer une suite hypothétique à la musique de Liszt, et ce triptyque légendaire s’en rapproche de manière passionnante.

RM : Sur votre disque, vous associez des œuvres contemplatives et des pages virtuoses. Pensez-vous que Liszt ait été un virtuose ou un poète ? Combinait-il ces deux talents dans ses compositions ?

JM : Franz Liszt m’a toujours attiré avec une puissance presque magnétique. Sa musique entraînante et sa personnalité lumineuse me fascinent depuis le jour où j’ai entendu pour la première fois, dans mon enfance, l’enregistrement DG des Années de pèlerinage par Lazar Berman. Il ne fait aucun doute que sa musique déploie encore toute sa magie aujourd’hui, mais c’est la vie pleine et si variée derrière l’œuvre qui m’a conduit à enregistrer mon dernier album Liszt. Plus je m’intéressais à sa musique et à sa vie, plus j’étais convaincu qu’il était animé par la quête de toute une vie. Cela pourrait expliquer les énormes contrastes qui se dégagent de sa biographie comme de sa musique : de Casanova à prêtre, du romantisme à l’impressionnisme, de la sensualité à la spiritualité.

Inspiré par le Zeitgeist, par Goethe et Dante, il met en musique l’inévitable coexistence des contre-pôles de nos vies : la lumière et l’obscurité, le yin et le yang, ou le ciel et l’enfer.

RM : Comme on le sait, bien que Liszt n’ait pas donné de programme précis pour sa Sonate en si mineur, il a dû quand-même s’inspirer de l’histoire de Faust. Essayez-vous de faire percevoir cette histoire dans votre interprétation ?

JM : Ayant passé beaucoup de temps avec ce chef-d’œuvre, j’ai appris que la Sonate en si mineur est sans aucun doute la plus conséquente, la plus convaincante et la plus miraculeuse de ses compositions pour piano. C’est la base de ma compréhension de cette œuvre, et cela m’a donné une orientation naturelle pour son architecture. Bien qu’il n’y ait pas de programme ou d’histoire supplémentaire derrière cette sonate, c’est à mon avis un très bel exemple de musique programmatique. Notez les motifs individuels presque comme des personnages récurrents, une technique largement connue des opéras de Wagner par exemple. Cela nous parle clairement d’une création presque visuelle d’une action entre les personnages. Je crois fermement que Faust a dû être une inspiration majeure et, comme dans sa Faust-Symphonie, Liszt utilise la forme en un seul mouvement et anticipe le poème symphonique tel qu’on le verra quelques décennies plus tard avec .

Suivre les motifs musicaux aide à comprendre quand Liszt fusionne et combine des matériaux musicaux, et à réaliser ce processus très soigneusement, cela favorise la prise de conscience de la Sonate comme un tout géant.

RM : Sur quel répertoire travaillez-vous en ce moment pendant le confinement et quels sont vos futurs projets discographiques ?

JM : Je travaille actuellement sur un certain nombre de choses et il y a une longue liste d’œuvres et de compositeurs qui m’intéressent particulièrement, par exemple le Concerto pour piano de Busoni, les Sonates pour piano de Szymanowski, ou pour donner un exemple très différent, l’art de l’embellissement en référence à Couperin, Rameau et Scarlatti.

En ce qui concerne les enregistrements, il existe des albums terminés ainsi que des projets d’enregistrement. Le prochain CD sera publié à l’automne 2020. Malheureusement, je ne suis pas encore autorisé à en dire plus sur le répertoire, mais je peux dire qu’il s’agira d’un autre concerto pour piano, cette fois-ci en combinaison avec des œuvres en solo.

Traduction de l’anglais : Maciej Chiżyński

Crédits photographiques : Image de une © Paul Marc Mitchell ; Joseph Moog au piano © Thommy Mardo

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