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Marston Records en hommage à Josef Lhévinne, un monstre du piano

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Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Scène dansante (Invitation au trépak) op. 72 n° 18, extrait des Dix-huit pièces pour piano ; Concerto pour piano n° 1 (2 versions incomplètes). Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : Prélude en sol mineur op. 23 n° 5. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Écossaises (arrangement de Busoni). Robert Schumann (1810-1856) : El Contrabandista (arrangement de Tausig) ; Toccata en ut majeur op. 7 ; Nuit de printemps op. 39 n° 12 (arrangement de Liszt). Adolf Schulz-Evler (1852/1854-1905) : Arabesques sur les thèmes du Beau Danube bleu de Johann Strauss II. Frédéric Chopin (1810-1849) : Études op. 10 n° 11, op. 25 n° 6 (2 versions), op. 25 n° 10, op. 25 n° 11 (2 versions) ; Préludes op. 28 n° 16 (2 versions), op. 28 n° 17 (2 versions) ; Polonaise op. 53 (2 versions). Claude Debussy (1862-1918) : Fêtes (Nocturne n° 2, arrangement pour deux pianos de Ravel). Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Sonate pour deux pianos en ré majeur K. 448 (2 versions) ; Concerto pour piano n° 7 arrangé pour deux pianos et orchestre. Johannes Brahms (1833-1897) : Quatuor avec piano n° 1. Josef Lhévinne, piano ; Rosina Lhévinne, piano (œuvres pour deux pianos) ; membres du Quatuor Perolé (Brahms) ; New York Philharmonic dirigé par John Barbirolli (Concerto pour piano n° 7 de Mozart) ; NBC Concert Orchestra dirigé par Rosario Bourdon (2e et 3e mouvements du Concerto pour piano n° 1 de Tchaïkovski) ; Worcester Festival Orchestra dirigé par Albert Stoessel (deuxième version du Concerto pour piano n° 1 de Tchaïkovski). 3 CD Marston Records. Enregistrés entre 1920 et 1942. Textes de présentation en anglais. Durée totale : 3:33:53

 

Marston Records publie la première vraie intégrale des enregistrements de , comprenant des concerts publics et des diffusions radiophoniques jusqu’à présent officiellement inédits.

Né en 1874 à Orel, près de Moscou, était le neuvième des onze enfants d’Arkady Levin, un trompettiste de Łódź, en Pologne. Jouant du piano déjà à l’âge de trois ans, Josef a fait ses débuts publics à l’âge de quatorze ans dans un concert dirigé par Anton Rubinstein. Il a étudié au Conservatoire de Moscou, remportant la médaille d’or pour piano en 1892, ayant pour collègues des figures comme Sergueï Rachmaninov et Alexandre Scriabine. De 1902 à 1906, il est enseignant à son alma mater moscovite. À partir de 1906, il se produit en Europe et aux États-Unis, s’installant à New York en octobre 1919, où il poursuit sa carrière de concertiste et enseigne le piano à la Juilliard School. En août 1944, il est victime d’une crise cardiaque alors qu’il rend visite à sa fille en Californie. Il retourne à New York mais subit une seconde attaque en décembre qui lui est fatale. Il décède à l’âge de soixante-dix ans.

Si Josef Lhévinne est considéré comme l’un des plus éminents pianistes de l’âge d’or, son legs de studio représente seulement un peu plus de onze minutes d’enregistrements d’assez mauvaise qualité sonore réalisés pour Pathé au tournant des années 1920/1921 (gravures acoustiques sur de grands cylindres de cire aujourd’hui perdus) et une heure d’enregistrements effectués pour Victor entre 1928 et 1939 (gravures électriques). On peut se demander pourquoi cette dernière étiquette n’a pas enregistré Lhévinne dans son répertoire de prédilection, comme les Variations sur un thème de Paganini de Brahms, les Études symphoniques de Schumann ou le Carnaval de celui-ci, sans parler des concertos pour piano. Le problème venait du fait que le label américain avait déjà dans son catalogue – grâce à son association avec His Master’s Voice – toutes ces œuvres, exécutées respectivement par Wilhelm Backhaus, Alfred Cortot et Sergueï Rachmaninov.

Avec les reports de Ward Marston et J. Richard Harris, le jeu de Josef Lhévinne retrouve sa splendeur d’origine, s’imprégnant de la finesse des phrasés, de la fluidité du mouvement, du soin des détails, de la limpidité de la forme, de la clarté des textures, d’un large éventail de nuances… La dextérité digitale s’allie souverainement à la délicatesse du toucher. Cela vaut aussi bien pour ses Rachmaninov (le Prélude en sol mineur op. 23 n° 5 étincelant de virtuosité et plutôt rigoureux rythmiquement), Beethoven (les Écossaises dans l’arrangement de Busoni teintées de sérénité) ou Schumann (la Toccata en ut majeur op. 7 marquée d’ardeur et d’une dynamique spectaculaire). Lhévinne impressionne par un accelerando prodigieux dans la Scène dansante (Invitation au trépak) de Tchaïkovski. Plus encore, il subjugue par la poésie et la légèreté des trilles dans El Contrabandista de Schumann dans l’arrangement de Karl Tausig. Les Arabesques sur les thèmes du Beau Danube bleu de Johann Strauss II d’ – l’une des pierres angulaires de Lhévinne – se parent de l’éclat et de la suavité de la valse viennoise, mais également deviennent une démonstration de force pianistique avec leur coda galvanisant par un crescendo irrépressible. Les Chopin sont d’un magnétisme aussi saisissant qu’extravagant. Lhévinne prend quelques libertés vis-à-vis des partitions abordées, et favorise l’usage de la pédale avec une relative modération. Si l’Étude en mi bémol majeur op. 10 n° 11 est d’une intensité lumineuse mêlée de mélancolie (mélodieuse quoiqu’un peu exaltée), celle en si mineur op. 25 n° 10, appelée « Des octaves », s’avère orageuse voire frénétique, hormis sa partie médiane – empreinte de saveur, sublime et comme improvisée. Cette dernière particularité est perceptible aussi dans le Prélude en la bémol majeur op. 28 n° 17, baigné de douceur, superbement articulé, à la fois printanier et lugubre. Par ailleurs, la lecture de la Polonaise en la bémol majeur op. 53, datée du 6 janvier 1936, séduit par un jeu perlé et expressif, associant bravoure et élégance. On trouve une approche similaire dans la gravure de la même œuvre du 3 novembre 1935 (CD 3), transférée à partir d’un disque de seize pouces laqué, réalisée dans le cadre de l’émission The Magic Key de la NBC, où – devant un auditoire – et en dépit de menues imperfections, Lhévinne électrise dans les octaves du trio, délibérément militaire.

Outre les performances en solo, les enregistrements entrepris par Lhévinne en compagnie de son épouse Rosina attirent l’attention. Dans les Fêtes de Debussy (soit le Nocturne n° 2 de celui-ci arrangé pour deux pianos par Ravel), le duo déborde de musicalité et d’énergie. Dans la Sonate pour deux pianos en ré majeur K. 448, dont deux versions alternatives nous sont proposées ici, ils conjuguent une expression vigoureuse avec, simultanément, le souci de préserver à la fois une noblesse de ton et une parfaite maîtrise technique. Dans le Molto allegro final, l’ivresse côtoie la jubilation lorsqu’ils combinent – contre toute attente –, une respiration tranquille et un tempo vertigineux. Le fait que le couple n’ait pas accepté la publication de ces gravures de leur vivant, que ce soit pour les sessions du 11 juin 1935 ou celles du 23 mai 1939 (pour cette dernière date, Naxos donne à tort la date de captation comme étant le 27 mai 1937), prouve leur extrême exigence artistique, exactement comme le Duo Crommelynck quelques décennies plus tard.

En plus des réalisations évoquées ci-dessus, cet album offre des raretés jusqu’alors (officiellement) inédites, dont quelques-unes totalement inconnues. Par exemple le Concerto pour piano n° 7 K. 242 de Mozart arrangé par celui-ci pour deux pianos et orchestre, capté « hors antenne » par un mélomane dans son domicile, le 29 octobre 1939, lors d’une émission diffusée en direct (et avec participation du public) sur la radio CBS. Les interprètes, accompagnés par le sous la baguette de , excellent dans le naturel du phrasé, l’homogénéité, l’éloquence. D’un côté, ils chantent « d’une seule voix », mettant en exergue la dimension proprement lyrique de cette composition, aérienne et épurée ; de l’autre, ils dialoguent avec grâce et flamme, notamment dans la cadence (due à Josef Wagner, lauréat du 12e prix au deuxième Concours international de piano Frédéric-Chopin, en 1932) du Rondo : Tempo di Menuetto. Étant donné que cette captation a été réalisée avec un graveur de disques pour lequel une face 33 tours en seize pouces pouvait durer au maximum quinze minutes, il y a un vide au cours du second mouvement du concerto lorsque le support arrive au bout de son temps d’enregistrement et qu’il faut le retourner (ou en mettre un autre à la place).

Le Quatuor avec piano n° 1 de Brahms nous est quant à lui restitué en entier, capté sur des disques 78 tours par un avocat retraité Charles C. Rhodes, équipé d’un système coûteux à double platine qui permettait d’enregistrer en continu en passant d’une platine à l’autre, puis en revenant à la première. Gravé le 30 décembre 1942 lors d’une émission diffusée en direct sur la radio WQXR (cette fois, sans public), ce quatuor nous fait connaître Josef Lhévinne en tant que chambriste aux côtés de trois membres du Quatuor Perolé. Leur prestation s’avère robuste et virile, tendue quoiqu’assez vive ; dénuée de pathos, elle est portée avec engagement et panache, enthousiasme et ferveur, prouvant que Lhévinne fut non seulement un virtuose accompli, mais aussi un instrumentiste qui ravit par sa musicalité, attentif aux moindres inflexions en termes de changements agogiques ou dynamiques.

Le souci de la qualité du toucher et des couleurs est fortement affirmé dans la lecture du Concerto pour piano n° 1 de Tchaïkovski donnée avec le NBC Concert Orchestra dirigé par Rosario Bourdon. De bout en bout aristocratique et empreinte de simplicité, elle fut diffusée à partir du studio de la NBC le 23 février 1933 (entre février et mai 1933, Lhévinne assura treize émissions hebdomadaires sur ce réseau). Les deuxième et troisième mouvements de l’œuvre sont les seuls qui nous soient parvenus, transférés depuis des disques originaux de douze pouces en aluminium poli, sauvés de la collection du chef d’orchestre de la NBC, Frank Black, qui s’était vraisemblablement arrangé pour faire enregistrer ce programme. Si Lhévinne séduit par le raffinement dans l’Andantino semplice-Prestissimo, il manque par moments de précision dans la coda du finale, Allegro con fuoco. Le même jour, le pianiste interpréta encore le Prélude en la bémol majeur op. 28 n° 17, ainsi que l’Étude en sol dièse mineur op. 25 n° 6, jouée secco, avec une dextérité et une agilité qui forcent l’admiration.

Concernant le Concerto pour piano n° 1 de Tchaïkovski, le coffret Marston Records en propose de surcroît un enregistrement alternatif, quasi-intégral cette fois-ci (pour des raisons qu’on ignore, les mesures 1-101 du premier mouvement n’ont pas été gravées), réalisé pendant le Festival de Worcester, le 6 octobre 1936, avec un équipement utilisant le procédé alors déjà obsolète du disque en aluminium gaufré. Si la prise de son laisse à désirer, encore compromise par le fait que l’opérateur de la machine avait placé le microphone de façon désavantageuse car trop près de la section des cuivres disposés en arrière des bois, cette captation nous donne un aperçu intéressant de la manière dont Lhévinne jouait en concert. En effet, l’artiste – encouragé par la baguette inspirée du chef –, fait merveille par son imagination musicale, sa palette articulatoire et son étendue dynamique particulièrement riches. Il captive par un toucher voluptueux, une souplesse du phrasé enivrante, et privilégie l’élan ainsi qu’une expressivité flamboyante (quel climax « éclatant » dans l’Andantino semplice-Prestissimo !), autant qu’une ampleur et une transparence des textures qui permettent d’apprécier la beauté des harmonies. Il n’hésite pas à prendre le risque dans les passages techniquement exigeants, en accélérant le mouvement dans les points culminants – denses et à la limite des capacités physiques de l’homme – et il ne s’y trompe pas ! D’autre part, le jeu de Lhévinne est imprégné d’une veine poétique tendre et subtile, oscillant de la pénombre à la lumière. Il varie les ambiances et se montre persévérant (et véhément) dans la gradation de l’émotion. En bis, nous entendons le Prélude en si bémol mineur op. 28 n° 16 de Chopin, dont la lecture est marquée par l’inquiétude, fougueuse voire impétueuse, bien qu’un peu mécanique.

Avec cette nouveauté discographique, nous obtenons là un copieux coffret de plus de trois heures et demie de musique, agrémenté avec le livret de photos et de commentaires informatifs, qui nous fait redécouvrir l’un des meilleurs pianistes de l’Histoire. Est-ce vraiment tout ce qu’on peut avoir de Josef Lhévinne ? Espérons qu’un jour, d’autres gravures verront le jour, et peut-être même un enregistrement oublié de son cheval de bataille, le Concerto pour piano n° 5 de Beethoven ?

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Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Scène dansante (Invitation au trépak) op. 72 n° 18, extrait des Dix-huit pièces pour piano ; Concerto pour piano n° 1 (2 versions incomplètes). Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : Prélude en sol mineur op. 23 n° 5. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Écossaises (arrangement de Busoni). Robert Schumann (1810-1856) : El Contrabandista (arrangement de Tausig) ; Toccata en ut majeur op. 7 ; Nuit de printemps op. 39 n° 12 (arrangement de Liszt). Adolf Schulz-Evler (1852/1854-1905) : Arabesques sur les thèmes du Beau Danube bleu de Johann Strauss II. Frédéric Chopin (1810-1849) : Études op. 10 n° 11, op. 25 n° 6 (2 versions), op. 25 n° 10, op. 25 n° 11 (2 versions) ; Préludes op. 28 n° 16 (2 versions), op. 28 n° 17 (2 versions) ; Polonaise op. 53 (2 versions). Claude Debussy (1862-1918) : Fêtes (Nocturne n° 2, arrangement pour deux pianos de Ravel). Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Sonate pour deux pianos en ré majeur K. 448 (2 versions) ; Concerto pour piano n° 7 arrangé pour deux pianos et orchestre. Johannes Brahms (1833-1897) : Quatuor avec piano n° 1. Josef Lhévinne, piano ; Rosina Lhévinne, piano (œuvres pour deux pianos) ; membres du Quatuor Perolé (Brahms) ; New York Philharmonic dirigé par John Barbirolli (Concerto pour piano n° 7 de Mozart) ; NBC Concert Orchestra dirigé par Rosario Bourdon (2e et 3e mouvements du Concerto pour piano n° 1 de Tchaïkovski) ; Worcester Festival Orchestra dirigé par Albert Stoessel (deuxième version du Concerto pour piano n° 1 de Tchaïkovski). 3 CD Marston Records. Enregistrés entre 1920 et 1942. Textes de présentation en anglais. Durée totale : 3:33:53

 
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