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Sombre, puissante et toujours sublime, que vive la musique d’Olivier Greif

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Olivier Greif (1950-2000) : Symphonie pour voix de baryton et orchestre (op. 327) ; Le Livre des saints irlandais (op. 323) ; Quadruple Concerto « Danse des morts » (op. 352). Edwin Fardini, baryton ; Stephan Genz, baryton ; Pierre Fouchenneret, violon ; Lise Berthaud, alto ; Yan Levionnois, violoncelle ; Philippe Hattat, piano ; Olivier Greif, piano ; orchestre « L’Atelier de musique », direction : Pierre Dumoussaud (op. 327 et 353). 1 CD B Records. Enregistré en public en avril 1998 et le 1er mai 2021 au Festival de Deauville. Livret en français et en anglais. Durée : 57:00

 

Les Clefs du mois

Après Les chants de l’âme, c’est une révélation d’œuvres formidables d’ qui nous est donnée avec ce nouvel album.

Oliver Greif est mort il y a 21 ans déjà, à l’âge de 50 ans. Sa disparition prématurée a scellé définitivement le caractère intimement tragique de sa vie et de sa création, déjà marquées par l’impact de la Shoah sur sa famille, par l’obsession de la mort, par la tentation du mysticisme recherché auprès de sages indiens, et enfin par la prégnance de maladies graves. Toujours dure, tendue – parfois sarcastique – mais admirablement construite, sa musique diffuse peu à peu une lueur d’espoir qui la rend profondément émouvante. Il faut rendre grâce au Festival de Deauville et à pour leurs efforts à nous rappeler la densité de la musique d’ et la nécessité de sa présence dans notre monde musical. Ce sont trois œuvres issues de deux soirées qui nous sont proposées. La Symphonie pour voix de baryton et orchestre (opus 327) et le Quadruple concerto « Danse des morts » (opus 352) ont été enregistrés le 1e mai 1921 et chroniqués dans nos colonnes. Le Livre des Saints irlandais (opus 323) provient d’un concert d’avril 1998 avec le compositeur en personne au piano. Il s’agit donc bien de trois « Live » selon le principe du label B Records.

nous explique dans le livret que sa Symphonie pour voix de baryton et orchestre était considérée par Olivier Greif comme l’œuvre la plus sombre qu’il ait composée. Elle fait suite à la découverte-choc des poèmes de Paul Célan « un frère d’âme », issu comme lui d’une famille martyrisée parce que juive. Ces poèmes positionnent l’Homme debout, dans le néant de l’absurdité, face à son Dieu qui se tait. Le dialogue, ou plutôt la plainte et le silence en retour, est d’une intensité magnifique, presque insoutenable. L’orchestre étire des variations de couleurs noires, profondes, et émet des irisations de lumière qui font immanquablement penser aux peintures de Pierre Soulages. Cette clarté venant « d’outrenoir » remplit d’émotion cette symphonie désespérée, et cette émotion-là donne l’impression de connaitre cette musique… qui, au demeurant, est d’une facture assez classique. Le lignage avec Mahler et Chostakovitch apparait assez clairement, même si l’écriture de Greif est éminemment personnelle.

dirige avec précision et détermination un orchestre qui s’engage à fond dans des couleurs inédites et changeantes, des forte violents ou des pianissimi atteignant l’inaudible. Le baryton conjuguant une voix sombre, un allemand impeccable et un engagement force le respect et contribue à la réussite incontestable de cette interprétation. C’est donc une première discographique d’un excellent niveau, d’une œuvre majeure à connaître absolument, et à positionner sans ambages à côté de la Symphonie lyrique de Zemlinsky, du Chant de la terre de Mahler (une référence explicite pour Olivier Greif), et autres symphonies avec chant du XXᵉ siècle.

Dans l’ordre de la lecture du CD, le Livre des saints irlandais apporte presque un répit. Ce cycle de poésies, que Greif croyait être d’origine populaire, a été composé par John Irvine, et développe le climat d’une Irlande originelle s’émancipant peu à peu de la domination des bêtes en rentrant dans la foi et dans la paix. Olivier Greif excelle à peindre ces tableaux à la fois naïfs et profonds d’humanité. Les chants des goélands, les vagues de la mer dans la nuit, le silence même des oiseaux, tout est rendu avec une justesse d’émotion admirable, et l’Amen final atteint, avec une économie de moyens extrême, une suspension du temps qui n’est pas sans évoquer Olivier Messiaen. , voulu par Olivier Greif, dépeint ces paysages et ces états d’âme avec une voix de baryton souple, longue et riche de demi-teintes subtiles. Olivier Greif, lui-même au piano, déploie une énergie propre à recréer la pesanteur de la terre, l’infini de la mer ou des éclats de grâce. Là encore, ce cycle de mélodies ou de « songs » est d’une cohérence et d’une force impressionnantes qui devraient en toute logique lui ouvrir une place de choix dans le répertoire de nos Liederabend du XXIᵉ siècle.

Le Quadruple concerto « Danse des morts » met en jeu un quatuor de solistes (violon, alto, violoncelle et piano) en lutte avec un ensemble orchestral. Le premier mouvement « Le réveil des morts » évoque fortement les danses macabres – musicales ou picturales – que nous connaissons : son de trompette, cliquetis d’ossements, gesticulations grotesques, mais celles-ci fusionnent dans une danse tellurique, puissante, et s’apaise enfin dans une prière qui devient celle du genre humain. Dans le second mouvement « Lamentationes Jeremiae », les sanglots du quatuor emportent progressivement tout l’orchestre et se subliment dans la plainte du hautbois. La « Danse des morts » finale, au contraire, développe une énergie fondamentale qui invite, comme le dit Brigitte François-Sappey, l’humanité à se redresser. La Danse des morts devient in extremis une incantation à la vie. Une musique aussi forte, aussi chargée de sens et de transmutations exige de ses interprètes un engagement total, et c’est bien ce que font les remarquables , , et . gère avec tact et précision cette transe collective à laquelle participe tout L’Atelier de musique. Cette expérience physique intense gagne jusqu’à l’auditeur, et n’épargnera aucune oreille.

Pour découvrir Olivier Greif ou pour compléter sa discographie, un disque indispensable.

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Olivier Greif (1950-2000) : Symphonie pour voix de baryton et orchestre (op. 327) ; Le Livre des saints irlandais (op. 323) ; Quadruple Concerto « Danse des morts » (op. 352). Edwin Fardini, baryton ; Stephan Genz, baryton ; Pierre Fouchenneret, violon ; Lise Berthaud, alto ; Yan Levionnois, violoncelle ; Philippe Hattat, piano ; Olivier Greif, piano ; orchestre « L’Atelier de musique », direction : Pierre Dumoussaud (op. 327 et 353). 1 CD B Records. Enregistré en public en avril 1998 et le 1er mai 2021 au Festival de Deauville. Livret en français et en anglais. Durée : 57:00

 
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