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Voyages au bout des nuits au Festival Berlioz

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La Côte-Saint-André. Festival Berlioz. Château Louis XI.
21-VIII-2022 . Hector Berlioz (1803-1869) : Rêverie-Caprice op.8 ; Les Nuits d’été op.7. Félix Mendelssohn (1809-1847) : Symphonie n°3 en la mineur « Écossaise » op.56. Alix le Saux, mezzo-soprano. Orchestre de Chambre de Lausanne, violon et direction Renaud Capuçon.
22-VIII-2022. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Daphnis et Églé ; Hector Berlioz (1803-1869) : Cléopâtre, H36 ; Maurice Ravel (1875-1937) : Daphnis et Chloé. Joyce DiDonato, mezzo-soprano. Orchestre Les Siècles, direction François-Xavier Roth.
23-VIII-2022. Olivier Messiaen (1908-1992) : Des Canyons aux Étoiles. Jean-Frédéric Neuburger, piano. Takénori Nemoto, cor. Adélaïde Ferrière, xylorimba. Florent Jodelet, glockenspiel. Orchestre de chambre Nouvelle-Aquitaine, direction Jean-François Heisser.

Voyage autour du monde en quatorze jours à la Côte-Saint-André cette année…et autant de nuits pour rêver avec de « mille horizons musicaux étranges et grandioses ». Parmi celles-ci, trois nous ont fait parcourir des kilomètres et même des années-lumière ! 

Rien n’arrête Bruno Messina lorsqu’il s’agit de voir encore plus grand pour le Festival Berlioz. Le compositeur, enfant, rêvait déjà de voyages, en lisant Virgile ou Shakespeare, depuis la maison familiale au cœur du petit bourg natal. Avec cette nouvelle édition, le directeur artistique lui offre des horizons encore plus lointains, des horizons infinis, l’espace, l’univers. Et c’est la nuit tombée, lorsque tous les rêves sont permis, qu’au Château Louis XI chaque soir le rendez-vous a lieu, avec Berlioz, avec ses voyages extraordinaires, et ceux inimaginables qu’il aurait probablement adorés. 

Sous le charme discret des Nuits d’été 

Passé l’hiver schubertien entendu dans la même journée, c’est un programme autour des Nuits d’été d’ qui attend le festivalier. Le violoniste dirige successivement de l’archet, puis de la baguette l’Orchestre de Chambre de Lausanne. Il est devenu récemment le chef de cette formation qui, forte de ses quatre-vingts ans cette année, n’a rien perdu de son lustre. Rêverie et Caprice op.8 de Berlioz qui prélude aux Nuits d’été, est une rareté que l’on a plaisir à découvrir. Pièce concertante issue d’une Romance retirée de l’opéra Benvenuto Cellini, elle met en valeur le violon solo tout autant que l’orchestre. La musique y est pleine de charme, ses thèmes variés s’y succèdent dans une agréable fluidité, dans un dialogue harmonieux.

Viennent Les Nuits d’été. Redécouvrir ce cycle que l’on a entendu maintes fois par de fabuleux interprètes et dont il est impossible de se lasser, est une opportunité que l’on saisit volontiers lorsque la voix nous est inconnue. Celle de la mezzo-soprano nous interpelle dès la Villanelle. A son aise dans tous les registres, elle sait mettre sa voix très homogène au beau timbre rond et doux, au service de l’expression, fine et sensible, assortie de très belles intentions musicales, entre ombres et lumières au gré des climats qui se succèdent. On tend l’oreille parfois, car dans cette intimité où elle nous convie, la projection n’est pas toujours suffisante, mais on ne « décroche » pas. La gestuelle ample, qui au pupitre de chef accompagne pour la première fois une chanteuse, concentre son attention sur la beauté des lignes des cordes, le phrasé, la conduite du legato (magnifique dans Le spectre de la rose), suivant avec application la respiration du chant, en oubliant parfois l’équilibre sonore : l’orchestre dont les couleurs sont somptueuses (des bois de velours !), couvre la voix de temps à autre, particulièrement dans L’île inconnue. Chambriste ou symphonique ? Les Nuits d’été peuvent se concevoir d’une façon ou de l’autre, encore faut-il que le chef et la soliste se placent du même point de vue…Mais sans doute la technique aura-t-elle corrigé la balance lors de leur prochaine retransmission radiophonique.

C’est avec Felix Mendelssohn que la soirée se termine, lui aussi grand voyageur, et frère de cœur et d’âme de Berlioz. Ils firent connaissance en Italie, après que l’Allemand eût parcouru l’Écosse. Renaud Capuçon donne belle allure à sa Symphonie n°3 en la mineur op.56, dite « Écossaise » (entendue en clôture du festival de La Roque d’Anthéron), toute imprégnée des atmosphères du pays des lochs, par sa direction engagée, tantôt ample, souvent impétueuse, voire nerveuse. Le final particulièrement vif, enlevé, (tout comme le vivace) est étourdissant de précision, de clarté. En définitive, une soirée brillante, où chacun – chanteuse, orchestre, chef – s’est distingué à sa manière.

Avec , une soirée de Rameau à Ravel

Le lendemain, François-Xavier Roth à la tête de son orchestre , a choisi de réunir trois compositeurs français de trois siècles consécutifs. Le premier Jean-Philippe Rameau fut lu par le second, Hector Berlioz qui avait étudié son Traité d’harmonie et certaines de ses œuvres, et admiré par , le troisième, qui se référa pour une grande partie de son œuvre au « XVIIIᵉ siècle de ses rêves ». L’orchestre généreusement augmenté d’instruments anciens – clavecin, archiluth, théorbe, violoncelle, guitares, traversos, flûtes à bec, tambourins,…-joue debout Daphnis et Églé, pastorale peu connue de Rameau inspirée de l’antiquité grecque, formant suite de danses. Une interprétations colorée, joyeuse, enlevée dont le pittoresque séduit tout autant que la liberté et l’imagination dont le chef fait abondamment usage dans les reprises. 

C’est ensuite un astre qui apparaît sur scène, et l’on est d’emblée ébloui par sa présence, avant même qu’elle ait émis le moindre son. Nous ne rêvons pas, c’est bien Joyce DiDonato, la voici pour la première fois au Festival. Autant dire que pas une place n’est inoccupée ! Elle vient chanter Berlioz. Elle est sa reine Cléopâtre, dès ses premières paroles. Elle l’incarne avec une intensité, une vérité, un sens de la tragédie à faire pleurer les pierres. La cantate par trop audacieuse qui valu à Berlioz un troisième échec au concours du Prix de Rome, met en scène la mort de la grande reine d’Égypte. Une mort spectaculaire et émouvante qu’il n’est pas donné à n’importe qui d’interpréter. Dotée de moyens vocaux exceptionnels, dans la projection comme dans le passage des graves les plus impressionnants aux aigus les plus intenses, comme dans ses crescendos incroyables, la diction parfaite, elle nous bouleverse par tout ce qu’elle met de sensibilité dans son personnage : comment ne pas être touché lorsqu’elle s’exclame « Ah ! Qu’ils sont loin ces jours…» ! Et quel récitatif ! Où tour à tour elle exprime sa colère, sa déception, sa tristesse, son sentiment de trahison, sa douleur…Que dire de la fin, sublime, si poignante, si chargée émotionnellement, lorsque sur la marche implacable de l’orchestre, la sourde pulsation des timbales, son chant s’amenuise, entrecoupé de silences (« Cléopâtre en… quittant… la vie, redeviens digne de… César ! »), jusqu’à l’extinction ! L’orchestre se montre un partenaire de haut vol, jusqu’à ce dernier trémolo, sourd, caverneux, effroyable, qui suit l’ultime souffle de la reine expirant, et François-Xavier Roth, un chef ayant une véritable vision de cette œuvre, sachant la transmettre aux Siècles par une direction qui force l’admiration. 

Le ravissement se poursuit avec la suite orchestrale de Daphnis et Chloé de . Nous voici plongés avec délice dans le raffinement et la luxuriance sonores de cette grande fresque, et c’est renversant de beauté ! Quelle poésie, quelle sensualité, quelles couleurs, quelles atmosphères ! L’orchestre et son chef peignent ici des paysages paradisiaques, suspendent le temps, irriguent de vie cette musique foisonnante, et c’est le vent et les branches que l’on entend, la lumière qui entre en vibration, les rivières et les oiseaux qui babillent annonçant le Lever de jour, dans un crescendo splendide et grandiose.

La Nuit des étoiles : un voyage aux confins de l’univers

La dernière de ces trois soirées nous emmène encore plus loin avec des Canyons aux étoiles d’ : une œuvre démesurée, d’une dimension qui nous dépasse, une œuvre cosmique, « géologique et astronomique », mais aussi une œuvre mystique, « de louange et de contemplation ». Créée pour le bicentenaire des États-Unis, Messiaen s’est inspiré des Rochers de Bryce Canyon dans l’Utah et des chants d’oiseaux qui le peuplent ». 43 instruments de l’ sont rassemblés autour du piano, encerclés par une armada de percussions en tous genres. L’œuvre rarement donnée en concert est un évènement, l’occasion de vivre une expérience extraordinaire, musicale, sensorielle, dans sa spatialité sonore que ne permet pas autant le disque. Elle est d’autant plus exceptionnelle ce soir-là que le spationaute Jean-Loup Chrétien est là aussi. En préambule, il nous conte l’univers, son origine, le Big Bang, les planètes… Des images de la NASA sont projetées en pourtour de la scène. Celle d’une galaxie, puis celle de Jupiter, dont il nous donne à entendre la « vraie » musique, à partir des ondes électro-magnétiques captées par la sonde Voyager transformées en ondes sonores. Sur les sons de l’orgue qu’il joue lui-même, c’est ensuite un voyage dans le cosmos tout entier, à la surface du soleil, autour de Saturne qui prélude au grand voyage musical. 

Après la musique des sphères, place à celle de Messiaen, tellurique et céleste, puissante et poétique. C’est un véritable défi que de construire et diriger cette œuvre. Face à l’orchestre, fait preuve d’une grande maîtrise, précis, concentré, la gestuelle sobre et efficace. Tout est parfaitement en place, dans un équilibre sûr, les rythmes expressifs, les couleurs rehaussées et les dynamiques superbement rendues. Jean-Frédéric Neuburger au piano projette des traits d’accords éruptifs, déclenche des éboulis de notes vers le grave, fait chanter des oiseaux tout comme la flûte, avec virtuosité et une présence stupéfiante. Le xylorimba d’ discourt tout en finesse avec le glockenspiel de , et le cor virtuose de resplendit dans le long solo de l’Appel interstellaire (6). Des sonorités minérales et imposantes de Cedar Breaks et le don de crainte (5), et de Bryce Canyon et les rochers rouge-orange (7), aux visions célestes et scintillantes des Ressuscités et le chant de l’étoile Aldébaran (8) – cette « suiveuse » en arabe est la plus brillante étoile du ciel nocturne – , jusqu’au lyrisme des cordes dans Zion Park et la cité céleste (12), c’est un moment unique que le public a conscience de vivre avec ces merveilleux musiciens. Le concert fini, ils se retrouveront tous, dans le partage de leurs émotions, et de boissons parfumées selon de chartreuse ou d’anis étoilé.

Crédits photograhiques : © Festival Berlioz/Bruno Moussier

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