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Joachim Raff, compositeur suisse du XIXe siècle

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Né le 27 mai 1822 à Lachen, sur les rives du Lac de Zurich, le petit Joachim ébahit ses proches par son intelligence et ses talents : ses traductions du latin, sa lecture de Platon, sa maîtrise à l’orgue pendant les services liturgiques à 10 ans !

Au cours de ses années de lycée chez les Jésuites à Schwyz, la fascination pour la musique l’emporte sur les disciplines scolaires aux résultats pourtant brillants. Raff envoie un premier volume de compositions pour piano aux Editions Schott en Allemagne, dont un Souvenir du Lac de Zurich, pièce qui renvoie aux clapotis des vagues au pied de sa maison natale. Grand admirateur et imitateur de Mendelssohn, le jeune homme occupant un poste d’instituteur à Rapperswil fait parvenir à Leipzig son opus 2-7. Mendelssohn y diagnostique du talent et recommande ces pièces aux Editions Breitkopf und Härtel et Schumann y consacre un article élogieux dans sa revue « Zeitschrift für Musik ». Ayant donné son congé à l’école, Raff se rend à Zurich où il vit tant bien que mal comme professeur de piano et comme copiste de partitions.

Un concert de en juin 1845 à Bâle va déclencher un tournant décisif dans la vie du jeune Raff : il réussit à aborder son idole, tout trempé après sa marche sous la pluie depuis Zurich. Liszt lui assigne une place près du piano avant de donner son récital. L’entretien qui suit au concert débouche sur la proposition du maître de le suivre en Allemagne comme assistant. Ainsi, à côté d’un emploi comme vendeur de piano à Cologne, gagne-pain que Liszt lui a procuré, Raff devra mettre au point certaines esquisses de Liszt et orchestrer des pièces pour piano, gérer les éditions,  tout en fignolant sa propre technique de composition. En 1846, Mendelssohn lui propose de venir étudier avec lui à Leipzig, mais Raff décline l’offre, ne voulant pas abandonner son patron.

Toujours est-il que son caractère réfractaire aspire à plus d’indépendance, la tutelle semble lui peser de plus en plus. Pourquoi pas aller tenter sa chance à Stuttgart, une des places fortes de la culture musicale en Allemagne du Sud, le lieu qui lui donne accès à des gens d’envergure, tel un Hans von Bülow, le plus grand maestro de l’époque. Raff pourra toujours compter sur son ami, grâce auquel ses symphonies, concertos et oratorios seront souvent programmés dans les hauts lieux de la musique. Les deux années à Stuttgart lui demandent cependant des sacrifices matériels. Tracassé par la précarité, Raff exprime son attachement à la Suisse par des pièces pour piano, des morceaux parlant du folklore et des montagnes, comme par exemple la Sehnsucht nach dem Rigi (nostalgie du Rigi), des pièces innocentes qui rappellent en partie les Lieder ohne Worte de Mendelssohn.

Pris par les remords d’avoir abandonné Liszt, il se décide à le rejoindre à Weimar pour y réintégrer ses fonctions. A noter que les autographes de Raff sont des perles  calligraphiques. L’ écho de ses années d’instituteur ?

« Albumblatt » de la symphonie « Leonore » © Raff-Archiv/Sammlung Marty

La période de Weimar lui occasionne plusieurs bénéfices : c’est d’abord la rencontre de sa future femme, Doris Genast, venue de Wiesbaden ; puis le succès de son opéra König Alfred au Hoftheater  de la ville, et finalement le contact avec , le plus grand violoniste de l’époque et ami de Johannes Brahms. Les nombreuses publications de Raff dans différents journaux et revues vont de plus en plus déplaire à l’entourage de Liszt, surtout son essai Die Wagnerfrage (la question de Wagner) que l’on juge de polémique antiwagnérienne. En dépit des stimuli dans la ville de Goethe (mort quelques années auparavant), les rapports avec Liszt se dégradent. Raff se décide à rejoindre sa fiancée à Wiesbaden en 1856 où il va vivre sa période la plus fructueuse comme compositeur. La station thermale attire un public intéressant, les concerts et le théâtre où sa femme Doris fait carrière comme actrice, lui confèrent un flair international, une ville « moderne » qui permet à Raff de s’épanouir. Avec sa première symphonie An das Vaterland, un hommage à l’Allemagne, son pays d’adoption, il décroche un prix prestigieux (son père, originaire du Wurtemberg, s’était réfugié en Suisse en 1810 pour des raisons politiques). Wagner, dont Raff admire – malgré ses réserves – quelques opéras, se trouve actuellement ici en cure. Leurs entretiens portent sur le rôle de la musique en général et sur les opéras du futur maître de Bayreuth, mais ces débats aboutissent à une brouille suite à une remarque désobligeante au sujet de Tristan, après quoi Wagner dénonce chez Raff son « génie blasé, imbu de son intelligence. »

Avec la Troisième Symphonie op. 153 « Im Walde » (dans la forêt), réussit à conquérir le monde. C’est une véritable percée : les éditeurs se disputent les manuscrits du compositeur. Même le lointain Tchaïkovsky relèvera la beauté de cette symphonie dans une lettre de 1879 à sa protectrice, appréciant surtout la voix des 4 cors, ces messagers de l’émotion chez des romantiques comme Schumann ou Brahms. Après la création à Vienne en 1870, Hans von Bülow parle d’un « succès  colossal ». En Amérique, la symphonie est considérée comme « la meilleure symphonie de nos jours ». C’est l’époque où l’on raffole des œuvres programmatiques. Voici quelques jalons de la symphonie :

Le premier mouvement semble comme une prolongation de la Pastorale de Beethoven : bruissement des frondaisons et voltiges des oiseaux. Le compositeur décrit lui-même la trajectoire de la musique comme promenade à travers la forêt, avec son atmosphère changeante : la sérénité matinale aux méandres de mélodies grâcieuses et aux appels lointains du cor. A noter les raffinements des dialogues entre les registres pour fragmenter le thème. Le halo sombre de la partie du crépuscule est dominé par les arabesques de la clarinette, et une très longue cantilène portée en avant par les altos et le cor à l’unisson souligne la profondeur de l’espace. La marche finale aux accords tonitruants et au rythme pointé annonce la chasse, avant que les cors surgissent en pp de très loin, s’imposant dans un majeur triomphal avec leur thème aux tons naturels prolongés (un souvenir du cor des Alpes ?) :

Les futures compositions publiées à un rythme accéléré vont consolider la réputation de Raff et lui garantir une vie sans contrainte. Cependant un poste de prestige dans une institut de renommée internationale serait la couronne de sa carrière. Et voilà que la ville de Francfort cherche un directeur à la tête du nouveau conservatoire appelé « Hoch’sches Konservatorium ». Raff, âgé de 56 ans, se voit attribuer le poste. Comment doter son institut de professeurs renommés ?

Il ne tarde pas à solliciter la collaboration de Clara Schumann, la « Argerich » de l’époque. Elle se montre d’abord plutôt réticente, confiant à son journal : « Est-ce que je peux travailler dans cet institut en compagnie de Raff qui ne m’est point sympathique ? » Mais une lettre de son ami Brahms parvient à la convaincre, et la pianiste de 59 ans viendra vivre à Francfort pour y enseigner pendant 14 ans. En plus, le conservatoire verra affluer les vedettes comme Bülow, Liszt et Brahms ; leurs concerts contribuent au rayonnement de l’institut. Nonobstant les multiples charges administratives qui demandent à son directeur beaucoup d’énergie (il ne sait pas déléguer les moindres besognes), Raff va réaliser de nouvelles œuvres importantes : le cycle des symphonies sur les saisons, un nouvel opéra, la cantate Les Etoiles sur des textes de sa fille Hélène, et finalement l’oratoire Welt-Ende – Gericht – Neue Welt (fin du monde/jugement dernier/ nouveau monde), son opus magnum tiré du texte de la Révélation de Saint-Jean. Son infarctus à 60 ans est dû probablement à la surcharge de ses activités, mais aussi à la brouille avec les conseillers (les « Curatoren ») du conservatoire à propos d’un désaccord conceptuel. Les obsèques de Raff sur le cimetière de Francfort attirent le grand monde de la culture, et la ville va ériger un monument imposant sur sa tombe.

La petite ville de Lachen est le siège de la Société , une organisation qui se consacre depuis 50 ans à la diffusion de l’œuvre, en organisant des colloques musicologiques, des concerts et en publiant articles et essais. A l’occasion du bicentenaire de cette année, ces manifestations ont pris des dimensions impressionnantes. Ces derniers temps on assiste à une véritable renaissance de Raff dans les médias et sur les plateaux internationaux. La presse locale a lancé le bon mot de « Raffgier » (terme allemand pour « rapacité ») qui vient d’envahir la région de Lachen. On célèbre ce compositeur suisse de plus de 200 œuvres, autrefois peu connu  dans sa patrie, mais d’autant mieux estimé sur la scène internationale de son époque.

Pour aller encore plus loin

Res Marty, Joachim Raff, Leben und Werk, MP Verlag, Altendorf CH 2014: une biographie monumentale, très détaillée et richement   documentée sur le compositeur et son époque. Res Marty est le président de la « Société Joachim Raff » de Lachen.

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