Comédies musicales, La Scène

Starmania : l’opéra-rock à l’ancienne de Thomas Jolly

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Boulogne-Billancourt. La Seine Musicale. 13-XI-2022. Michel Berger (1947-1992): Starmania, opéra-rock sur un livret de Luc Plamondon. Mise en scène : Thomas Jolly. Scénographie : Emmanuelle Favre. Costumes : Nicolas Ghesquière. Chorégraphie : Sidi Larbi Cherkaoui. Avec : Gabrielle Lapointe (Cristal) ; William Cloutier (Johnny Rockfort) ; Manet-Miriam Baghdassarian (Sadia) ; David Latulippe (Zéro Janvier) ; Maag (Stella Spotlight) ; Alex Montembault (Marie-Jeanne) ; Adrien Fruit (Ziggy) ; Malika Lacy (Gourou-Marabout). Direction musicale : Victor Le Masne

Pour sa quatrième apparition française, le premier opéra de fait, à La Seine Musicale, un impressionnant retour. Et si ce n’était pas encore assez ?


« Ce n’est pas une comédie musicale ! » insistait , chantre, envers et contre-tout et tous, de l’opéra-rock à la française. a bien entendu le compositeur de Starmania, réussite de bout en bout inspirée (un puits mélodique sans fond, récitatifs compris) n’ayant effectivement rien à envier au modèle anglo-saxon tant vanté jusque là. Redonnant toute sa place à l’excellent livret de Luc Plamondon, sa version est la plus sombre, la plus désespérante de celles que l’on a pu voir jusqu’ici. Ses écrans orwelliens, ses terroristes (les Étoiles Noires) qui éclatent les têtes à coup de batte, son Naziland décliné en tricolore (blanc, rouge, noir, de sinistre mémoire) sont anxiogènes au possible. A la fin tout le monde meurt, même Marie-Jeanne, empathique témoin de la catastrophe en devenir.

Fils d’Annette Haas, pianiste classique qui avait joué avec Poulenc un certain Concerto pour deux pianos, Michel Berger avait d’abord écrit un concerto pour un piano intitulé Puzzle, avant de devenir le compositeur pop le plus populaire de la fin du XXᵉ siècle. La mélancolie décelable dans chacune de ses 307 chansons disait aussi combien la star qu’il était devenu restait à l’écoute d’un monde qui l’empêchait de répondre par l’affirmative quand on lui demandait s’il était heureux. Lorsque Starmania fut créé en 1979 au Palais des Congrès, on ne savait pas encore que certains médias, non contents de manipuler les âmes, allaient s’immiscer dans l’intimité des corps ; on ne savait pas encore qu’un homme d’affaires deviendrait « président de l’Occident » ; on ne savait pas davantage qu’un autre président épouserait une chanteuse… Starmania mettait tout cela en mots et en musique. Avec son enlèvement d’une star de la télé par un terroriste, dans un monde sous menace nucléaire tenté par la soumission, Starmania, tout en appelant à la décroissance et la liberté sexuelle, faisait le constat désenchanté d’une solitude existentielle pour tous. Naguère prémonitoire. Aujourd’hui nécessaire. Indémodable, donc.

La version 2022 (2h30) restaure, en la remodelant, celle de 1979 (2h10) mise en scène par Tom O’Horgan, dont elle reprend quelques numéros que celle de 1988 (1h50), mise en scène par Michel Berger et Luc Plamondon, avait abandonnés. Chaque nouvelle version de Starmania révèle de nouvelles voix. Bonne pioche une fois encore. Le Gourou-Marabout très assuré de ressuscite opportunément ce personnage-clé de la version originelle et pointe opportunément une engeance toujours en embuscade en 2022. Le Zéro Janvier de  affiche l’effroi glaçant de ses aînés. Sa Stella Spotlight (), revue en Céline Dion, se mesure avec aplomb à la fêlure et aux aigus stratosphériques de Diane Dufresne. En accord avec l’option scénique, le très noir Johnny Rockfort de  n’ambitionne pas l’empathie militante de Daniel Balavoine, mais ne peut empêcher que les aigus en apesanteur de son déchirant SOS d’un Terrien en détresse ne touchent au cœur. La Sadia solide de apparaît bien monolithique dans le costume que lui a conçu Nicolas Ghesquière, comme dans la lecture en surface que livre de ce personnage ambigu. On place haut le Ziggy déchaîné d’Adrien Fruit et plus encore la Marie-Jeanne d’, parfaite incarnation, en salopette grise surmontée d’un élégant boléro blanc, de la mélancolie universelle. Enfin la Cristal de , trop formatée par l’appétence aux décibels en vogue dans les concours télévisuels (de type Starmania, tiens, tiens) nés à l’orée des années 2000, rappelle combien était et demeure irremplaçable la voix ductile de France Gall. La chanteuse disparue en 2018 inspire de l’au-delà à Thomas Jolly une des meilleures idées de sa mise en scène : l’apparition, sur la télévision de Marie-Jeanne, de la créatrice du rôle, chantant les quelques phrases de Monopolis précédant le passage sidéral et sidérant où elle sollicitait son contre-aigu, est un sommet qui surpasse encore en émotion celui qui ressuscite sur l’Ouverture la silhouette bondissante de Michel Berger au piano.

L’effectif orchestral, disposé à jardin et à cour en contrebas de la scène, réintroduit le piano acoustique (la version de 1988 était ultra-synthétisée), tout en faisant la part belle aux guitares et à la batterie. assure la direction musicale. Une semaine après la première, on s’étonne que le potentiomètre soit encore poussé à fond, dénaturant en plus d’un endroit identités vocales et orchestrations. Si Un Enfant de la pollution ressort gagnant d’un tel traitement, il n’en va pas de même avec la rythmique du tout aussi irrésistible On nous prend pour des fous. Au cœur de ce tonitruant contexte, on goûte l’eau pure de rares oasis tel Un garçon pas comme les autres, qu’ chante en s’accompagnant d’une guitare acoustique. La chorégraphie de déploie une belle énergie, le moment le plus mémorable étant celui du surgissement à la rampe de Ziggy démultipliés franchissant les fumigènes. Le décor d’Emmanuelle Favre tourne autour de deux éléments : une gigantesque étoile signifiante (Les Étoiles Noires, mais aussi l’obsession du Star System) disloquée sur quelques escaliers pivotants formant café, palace et boîte de nuit ; quelques colonnes coulissantes régulièrement métamorphosées par la lumière à qui on a confié le premier rôle. Où a-t’on vu un jeu d’orgues pareil ? Des myriades de projecteurs latéraux sur quatre niveaux, sur la rampe, sur le pourtour du cadre de scène, et même, surgissant du sol à la façon d’une batterie anti-aérienne : c’est une véritable armée de faisceaux qui sculpte l’espace sans relâche ni déficit d’inspiration.


L’hypnose collective générée par tant de pyrotechnie visuelle qui fait de cette version la plus belle de toutes ne parvient cependant pas à faire taire un regret de taille. Lorsque l’on a appris que Thomas Jolly avait été adoubé par Raphaël Hamburger (le fils de Michel Berger et de France Gall) pour être le maître d’oeuvre d’un nouveau Starmania, l’on pariait depuis deux ans (le spectacle aurait dû voir le jour à l’automne 2020) que le metteur en scène inspiré qui avait rajeuni Shakespeare et Marivaux au théâtre, Offenbach et Cavalli à l’opéra, saurait être celui qui allait enfin offrir une vraie mise en scène à cet opéra que Michel Berger, la veille de sa disparition prématurée en 1992, travaillait encore à exporter, et qui, jusqu’à la hideuse version de Lewis Furey en 1994, avait peu ou prou été condamné au format d’un concert déguisé. Chanteurs à la rampe, micro en guise de main sur le cœur : ce qu’on n’accepte plus guère à l’opéra, pourquoi ne s’en irriterait-on pas dans ce Starmania qui ne démarque pas sur ce plan des versions précédentes ? De simples micros HF permettraient que l’on joue plutôt que l’on ne fasse que chanter. En accord avec les deux Michel, Berger (« Ce n’est pas une comédie musicale ! ») et Bernholc (son génial orchestrateur symphonique de l’époque), poussons même plus loin : et si, avec son formidable livret et sa musique sublime, Starmania, ce n’était pas qu’un opéra-rock ? Et pourquoi, à l’instar de West Side Story, revu par Bernstein dans ce sens, Starmania ne serait-il pas un jour un véritable opéra… La prochaine fois peut-être ?

Crédits photographiques : © Anthony Dorfmann

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