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Musicatreize : chanter l’image avec Michel Petrossian

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Michel Petrossian (né en 1973) : Amours sidoniennes pour 16 voix d’hommes, 4 cors, 2 altos, 2 violoncelles, 1 contrebasse, d’après une inscription dans une grotte funéraire sidonienne ; Horae quidem cedunt, pour 12 voix mixtes ; Chanter l’icône, pour 12 voix mixtes et deux tsenatsils (sistres éthiopiens). Ensemble Musicatreize, direction : Roland Hayrabedian. 1 CD L’Empreinte Digitale. Enregistré du 1er au 4 novembre 2021 et du 20 au 21 février 2022 au studio Le Module-GMEM à Marseille. Textes en français et en anglais. Durée : 74:00

 

Ce premier CD monographique de résume six ans de sa collaboration avec l’ensemble et son chef Roland Hayrabedian, convoquant ici voix et instruments à travers trois œuvres chorales majeures du compositeur.

Grand voyageur attiré par les contrées éloignées et les pratiques ancestrales, est amené à apprendre une dizaine de langues : l’hébreu, le grec, l’araméen, le babylonien, etc. pour étudier les textes dans leur langue originale ; des textes, dit-il, « écrits pour l’oreille et dotés d’une réalité sonore » qu’il veut faire passer dans sa musique en lui donnant du sens, social et humain. Amours sidoniennes, l’œuvre maîtresse de cet enregistrement, est le fruit de ses pérégrinations en Israël et Palestine « où je découvre une cave qui a appartenu à la communauté sidonienne, un peuple venu du Liban qui s’hellénise progressivement. Il y avait sur un tombeau une inscription en grec, peut-être une épitaphe (version première de la traduction) ou plutôt l’échange discret de deux amants séparés par un mariage forcé. La polysémie du texte m’a intéressé et a inspiré directement l’écriture », explique le compositeur (lire notre entretien). La pièce convoque un chœur d’hommes, quatre cors et les cordes graves qui dessinent d’emblée, avant l’entrée des voix, un cerne mélodico-harmonique singulier inscrit dans l’espace microtonal. Les voix chantent les deux versions du texte en grec, dans un débit et une articulation extrêmement vivants et cursifs. Deux ténors se détachent du chœur pour donner le texte en français dont ils superposent les traductions comme dans un motet pluri-textuel. Les déhanchements de la ligne vocale, parfois inattendus, ne sont pas sans rappeler la manière plastique avec laquelle Philippe Leroux traite les voix dans son opéra L’Annonce faite à Marie. La troisième partie est chorale et a capella, quasi madrigalesque dans sa polyphonie ciselée et toujours modelée sur le mot grec, avant le retour du tutti dans une plénitude sonore et sensuelle dont les voix généreuses de magnifient l’exécution.

Horae quidem cedunt (Certes les heures disparaissent) emprunte son titre à une phrase de Cicéron. L’œuvre est conçue « en double vis-à-vis avec le film Les Saisons du réalisateur arménien Artavazd Pelechian », nous dit le compositeur. L’œuvre pour douze voix mixtes a cappella fait appel à un certain nombre de textes en lien avec les images archétypales du film : Les Géorgiques de Virgile, le Livre de Job, la déploration pastorale de Philippe Mahaud, les mots d’Artavazd Pelechian et de Michel Petrossian eux-mêmes. La traduction sonore allie puissance du chant et raffinement des couleurs harmoniques ; le livret polylinguiste (français, latin, hébreu, arménien, etc.) suscite autant de couleurs, grains de voix et variété des configurations chorales, de la pure déclamation parlée aux fantaisies madrigalesques, du chant recto-tono à l’écriture soliste quasi opératique.

Au centre du projet Chanter l’icône (2018) pour 12 voix mixtes et 2 tsénatsils (sistres éthiopiens), la troisième pièce de cet enregistrement, il y a l’œuvre d’art En Toi se réjouit toute la Création, joyau du Petit Palais qui a passé commande au compositeur ; et il se trouve que cet icône est l’interprétation picturale d’une hymne byzantine attribuée à Jean Damascène (VIIᵉ – VIIIᵉ siècles) ; il n’en fallait pas plus pour enflammer la curiosité et l’imagination de Michel Petrossian qui découvre plusieurs réalisations musicales de l’hymne en question, dont la plus ancienne est celle de Xénos Koronis au XIᵉ siècle. Elle est chantée en grec par les voix d’hommes au début de la pièce et redonnée à la fin par le chœur mixte dans un arrangement sensiblement différent. Les cinq autres pièces extrapolent l’hymne central, où les langues diffèrent (grec, vieux slave, français, anglais, éthiopien) et où les influences se croisent. Si la polyphonie de l’hymne slave reste dans les canons de l’écriture à 4 voix, on retrouve, via le travail prosodique, la patte du compositeur dans Les anges au travail et une complexité polyphonique dans l’écriture chorale de l’énergique Bats donc mon cœur. Argile idéale de Victor Hugo, extrait de La légende des siècles, fait alterner solistes et chœur tandis que l’intérêt culmine dans La première aube avec ses sistres, son texte traditionnel éthiopien et la séduction d’un chant tournant sur lui-même auquel les voix de femmes confèrent une lumière spéciale.

La performance de Musicatreize est impressionnante, les voix flexibles et les qualités timbrales plurielles pour aborder le style sans frontière d’un compositeur en quête de son autant que de sens.

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Michel Petrossian (né en 1973) : Amours sidoniennes pour 16 voix d’hommes, 4 cors, 2 altos, 2 violoncelles, 1 contrebasse, d’après une inscription dans une grotte funéraire sidonienne ; Horae quidem cedunt, pour 12 voix mixtes ; Chanter l’icône, pour 12 voix mixtes et deux tsenatsils (sistres éthiopiens). Ensemble Musicatreize, direction : Roland Hayrabedian. 1 CD L’Empreinte Digitale. Enregistré du 1er au 4 novembre 2021 et du 20 au 21 février 2022 au studio Le Module-GMEM à Marseille. Textes en français et en anglais. Durée : 74:00

 
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