Daniel Harding et le Philhar’ jouent Strauss et Brahms : du grand art !
Daniel Harding retrouve le Philharmonique de Radio France dans deux œuvres bien différentes qui marquent le crépuscule de la musique germanique, romantique et post romantique du XXᵉ siècle : le très narratif Don Quichotte de Richard Strauss avec le violoncelliste Kian Soltani en soliste et l'automnale Symphonie n° 4 de Johannes Brahms.

Composé en 1897, Don Quichotte est le septième et avant dernier poème symphonique de Richard Strauss. Symphonique, concertant et narratif, il laisse une place prédominante à l'orchestre face aux deux instruments solistes que sont le violoncelle figurant Don Quichotte et l'alto représentant Sancho Panza, dont on suit les aventures dans une série de dix variations selon un fil non chronologique par rapport au roman de Cervantes (1605). Sorte d'opéra sans paroles, Don Quichotte fait appel à un grand effectif orchestral qui se signale par son orchestration pléthorique, tout à la fois virtuose, humoristique, riche en effets sonores et par une progression par pallier avec répétition itérative du thème.
De structure complexe et de réalisation périlleuse (notamment concernant les équilibres), et face à un Philhar' d'une irréprochable plasticité, faisant feu de tous ses pupitres (vents, percussions), Daniel Harding par sa direction engagée, précise et dynamique, livre une superbe interprétation de ce poème symphonique (avec violoncelle obligé), associant dans une étroite symbiose orchestre et solistes, sans jamais tomber dans le piège qui consisterait à faire de cette suite de variations une succession de saynètes, sans souffle épique unificateur. Sans se perdre dans une lecture trop analytique, le chef britannique parvient à maintenir de bout en bout l'équilibre nécessaire entre les différents acteurs dans un flot musical continu très théâtralisé (voire cinématographique) alternant épisodes de tension recrutant le tutti (bataille contre les moulins à vents, l'attaque des moutons, le voyage dans les airs) et épisodes plus poétiques (rêve de Don Quichotte, veillée d'armes, conversation entre Don Quichotte et son valet Sancho Panza). Outre les multiples performances solistiques, irréprochables, de la phalange parisienne, cette interprétation, toute de relief et d'expressivité, bénéficie des belles interventions de Kian Soltani au violoncelle et de Marc Desmons à l'alto qui séduisent par leur sonorité, leur legato, comme par leur virtuosité. Par les expressions de son visage, ses coups d'archet passionnés, tantôt tendres tantôt fougueux, Kian Soltani prête son instrument à un Don Quichotte sublime et pathétique, envahi par la folie délirante, amoureux attendrissant d'une imaginaire Dulcinée, combattant endiablé et grotesque, accompagné d'un Sancho Panza dévoué, un peu rustre (les sonorités graves du tuba et de la clarinette basse qui accompagnent ses interventions en témoignent), mais plein de compassion pour son chevalier et maitre jusqu'à la mort du héros dans un dernier soupir du violoncelle…
Retour à la triste et dure réalité avec une mélodie persane dédiée au peuple iranien opprimé, donnée en bis par Kian Soltani.
Probablement la plus accomplie des symphonies de Johannes Brahms, la Quatrième (1884-1885) et ultime symphonie est sans doute la dernière qui lui fut donnée d'entendre lors du concert du 7 mars 1897 à Vienne, un mois avant sa mort, dirigée par Hans Richter. Symphonie des adieux, toute entière imprégnée de sagesse et de classicisme, nimbée de couleurs automnales, habitée de passions contenues, de nostalgie, de douleur et de résignation, dont l'Orchestre philharmonique de Radio France et Daniel Harding donnent une lecture puissante mais sans lourdeur. Elle se décline en quatre mouvements : un Allegro non troppo tout habité d'un lyrisme ample et profond, typiquement brahmsien, où l'on apprécie la rigueur de la construction, l'éloquence du phrasé, la clarté de la texture et la lisibilité des différents contrechants avant une coda conclusive chargée d'urgence ; un Andante moderato porté par le lyrisme tendu, inquiet et un rien mélancolique des cordes, de la clarinette et des cors ; un Allegro giocoso dynamique et jubilatoire, presque dansant, dont on admire la mise en place, faisant la part belle aux cordes et à la petite harmonie ; avant un Allegro energico e passionato tout de vigueur et de tension où se distingue tout particulièrement la flute de Magali Mosnier. Magnifique !









