Le corps comme archive vivante : Bani Volta, un manifeste autant politique qu’esthétique
Avec Bani Volta, le chorégraphe burkinabé Bienvenue Bazié ne se contente pas d'occuper l'espace scénique ; il investit le champ de la mémoire et transforme le plateau du Théâtre de Chaillot en un espace de résistance.
Cette pièce pour dix danseurs allie la force de la colère à celle du combat et de la résistance en redonnant corps et voix aux résistants de la guerre coloniale de 1915-1916 au Burkina Faso et plus particulièrement à l'un des plus grands actes de résistance anti-coloniale d'Afrique de l'Ouest.
La fusion entre l'ancrage traditionnel burkinabé et l'abstraction contemporaine atteint ici un puissant équilibre. On y voit des corps qui puisent leur force dans le sol pour mieux s'élancer vers une liberté aérienne. Les pieds sont ancrés et frappent le sol. Les bras sont tantôt tendus en signe de défiance, tantôt arrondis à la recherche de douceur. Les poings sont levés, les mains frappent la cadence. L'engagement physique des danseurs est total. Chaque impulsion, chaque contact entre les corps semble dicté par une nécessité vitale, celle de la survie.
La scène s'ouvre dans le silence d'un puits de lumière ocre. Un danseur seul avec son bâton. La tension monte et prend possession de son corps en gestes saccadés. Puis ce sont des trios joyeux qui s'enchaînent, et enfin un groupe de quatre dans des rythmes entêtants. La vie rentre et sort jusqu'à ce que le tableau se fige. Entre un étrange personnage qui entraîne les danseurs dans la violence du conflit. Les femmes sont enlevées puis projetées au sol sous les regards pétrifiés du groupe. De longs mouvements élancés tentent de faire fuir le mal mais il revient conquérant et dominant.
Le griot, étrange créature chevelue apparaît. Il saute, il tournoie. Le groupe se tourne en de lents mouvements vers le ciel à la recherche d'un espoir. Mais vient le temps de la rébellion : le groupe part au combat dans une diagonale rythmée entre coups de poings et projections des jambes. Les pieds se transforment en tambours avant que l'ensemble du groupe ne s'effondre au sol. On voit des corps qui résistent, qui se dressent face à l'oppression, mais qui s'effondrent sous le poids de l'oubli.
Les danseurs alors se reforment en ligne et prennent la pose : on voit les cartouches des sépultures. L'heure du jugement approche et les doigts se tendent vers la salle. La vie reprend en échappées et avancées ancrées dans le sol. Sous la lumière ocre le groupe déclame, la main sur le cœur, un texte en hamana, hommage à toutes les valeureux qui n'ont pas trahi leur généalogie, à ceux qui, face à la honte, ont préféré la mort, un texte en l'honneur et à la gloire des ancêtres qui ont combattu.

Pour Bienvenue Bazié, la danse possède un pouvoir que les livres d'histoire n'ont pas : celui de faire vibrer les mémoires enfouies dans la chair. Sur scène, les dix danseurs de la Compagnie Auguste-Bienvenue ne se contentent pas d'exécuter des mouvements ; ils incarnent les récits et les témoignages d'une lutte longtemps passée sous silence.
La chorégraphie est marquée par une tension palpable. Le geste devient ici un acte de transmission, une manière de réparer les blessures d'une histoire officielle écrite par les vainqueurs. La force du spectacle réside dans ce dialogue constant entre le passé (le conflit) et le présent (notre regard actuel sur le conflits passés). Il nous interpelle : comment danse-t-on l'absence ? Comment redonner une présence à ceux que l'histoire a gommés ? Les mouvements, parfois saccadés, parfois d'une fluidité solennelle, semblent chercher à déterrer ces vérités enfouies sous le sol de la Volta et de tous ceux qui y sont enterrés.
Dans cette pièce, la danse devient un outil de justice artistique pour les oubliés des conflits. Le spectateur ressort de cette expérience avec une conscience aiguë des « trous de mémoire » de notre monde contemporain. Bienvenue Bazié réussit le pari de transformer un événement historique traumatique en une œuvre d'une beauté saisissante, universelle et nécessaire.
Crédits photographiques : © amb's photography







