La datcha de Chosta rêvée par Maxime Desert et Mariane Marchal
Avec La datcha de Chosta, l'altiste Maxime Desert et la pianiste Mariane Marchal ont composé un programme original et rêvé où Chostakovitch est à la fois un maître de maison qui accueille, et une source d'inspiration.
La datcha de Chosta, qui a abrité la composition de l'ultime Sonate pour alto et piano op.147, existe toujours. Les photos en sont rares, tout juste aperçoit-on le compositeur sur la terrasse au début des années 1970, devant une belle balustrade de pierre qui évoque davantage le Petit Trianon que l'isba-chalet représentée sur le visuel de cet album. Quoi qu'il en soit, c'est là, dans la petite ville de Joukovka à l'ouest de Moscou, réservée à l'élite soviétique et aujourd'hui encore très exclusive, qu'il a pu composer ses symphonies à partir de la Dixième et ses quatuors à partir du Neuvième et jusqu'à l'opus 147, quelques semaines avant sa mort.
À l'écoute répétée de l'album de Maxime Desert et Mariane Marchal , qui est autant un hommage à Chostakovitch qu'à l'altiste Fiodor Droujinine dédicataire de l'opus 147, l'objectif est atteint : le havre de paix qui a accueilli l'inspiration de cet ultime chef-d'œuvre, devient objet de mémoire, et suscite à son tour l'inspiration des générations suivantes, de l'Est à l'Ouest de l'Europe. Avant d'accéder à la sonate, trois œuvres comme autant de portes successives.
D'abord Fratres (1977) d'Arvo Pärt, véritable tube décliné dans de multiples instrumentations, celle pour alto et piano datant de 2003. La répétition frénétique des motifs à l'alto est interrompue d'accords percussifs au piano, opposition et complémentarité de l'horizontalité et de la verticalité, à l'image de la croix, opposition qui se résout en fusion au fil de la pièce. Pour ce Fratres comme pour la pièce suivante, Cette colline – Hommage à Fiodor Droujinine (2024) de la compositrice Anne Martin, c'est l'altiste disparu en 2007 et sa recherche de spiritualité qui sont au cœur. La colline en question est celle de l'église de la Résurrection à Taroussa (au sud de Moscou) que Droujinine évoque dans son livre de mémoires Souvenirs, lorsqu'il est témoin en 1989 de la réouverture fiévreuse au culte de l'église. Alto âpre et tendu, et un piano aux notes suspendues hors du temps (on pense à Olivier Greif), il y a une vraie continuation entre ces deux pièces, inscrites dans la spiritualité.
Avec DSCH – In memoriam Dimitri SCHostakovich (2024) de Jean-Claude Dessy, on entre dans la seconde partie du programme, consacrée au compositeur. La spiritualité porteuse d'espérance est ici absente, comme c'est le cas de l'œuvre de Chostakovitch, remplacée par un tissu de références et de styles placés dans son héritage, Pärt, Valentin Silvestrov, Tigran Mansurian, avec au centre de gravité le fameux motif DSCH, ici énoncé de manière funèbre.
La sonate de l'opus 147 enchaîne presque sans suture, non qu'on ne distingue pas la différence de style, Chostakovitch apparaissant dans une plus grande âpreté sonore et existentielle. Dans les deux œuvres, dans un monde sans le secours d'un au-delà, l'artiste se constitue de ses maîtres (Chostakovitch pour Dessy, Beethoven pour Chostakovitch) et de ses continuateurs, que le combat soit artistique ou humaniste.
Parce qu'avec Chostakovitch, la plus grande détresse n'est jamais loin de la lumière, Maxime Desert et Mariane Marchal finissent par l'Impromptu op.33 découvert en 2017 dans les archives de Vadim Borissovski (1900-1972), l'altiste du mythique Quatuor Beethoven, auquel Droujinine avait succédé. Déjà enregistrée notamment dans l'album Deutsche Grammophon du cinquantenaire, cette cantilène sentimentale est interprétée par les deux musiciens avec une subtile retenue qui anoblit le propos, et se conclut par une grinçante précipitation dans une pirouette finale. Contraste surprenant, et tellement chostakovien.
Sous la direction artistique de Gilles Millet, second violon du Quatuor Danel, dont on devine que la contribution a été déterminante dans la réussite de cet album, Maxime Desert et Mariane Marchal sonnent constamment juste dans leur incarnation. Expressivité et clarté caractérisent leur jeu, qui restitue aussi bien le mysticisme de Pärt et d'Anne Martin que la philosophie humaniste, traversée de douleurs et de résignation, de Chostakovitch et Dessy. Une datcha de Chosta très habitée.









