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Babi Yar, témoignage extraordinaire par Kondrachine

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Dimitri Chostakovitch (1906-1975 : Symphonie n°13 « Babi Yar », op. 113. Sergueï Prokofiev : Octobre, Cantate pour le 20ème anniversaire de la Révolution, op.74. Vitaly Gromadski, basse. Chœur de l’Académie d’Etat, Chœur Yurlov Russie. Orchestre philharmonique de Moscou, direction : Kirill Kondrachine. 1 SACD Praga Digitals PRD/DSD 350 089. Code barre : 3149028028621. Enregistré à la Grande salle du Conservatoire de Moscou le 20 décembre 1962 (Babi Yar), et à Moscou le 5 mai 1966. Notice de présentation en anglais et français, texte de la symphonie et de la cantate en russe (caractères latins) et anglais. Durée : 79’20

 

Cover_Kondrashin_I_350089_mlQu’est-ce qu’un vrai Russe? A cette question particulièrement actuelle, à l’heure de la montée du sentiment national en Russie comme à travers toute l’Europe, en 1962 répondait en reprenant dans sa Symphonie n°13 « Babi Yar » les mots du poète : « Il n’y a pas de sang juif dans mes veines, mais sur moi pèse la hideuse haine de tous les antisémites comme si j’étais un Juif: et voilà pourquoi je suis un vrai Russe! ».

Babi Yar, un ravin près de Kiev, fait partie des lieux de sinistre mémoire hérités des nazis. Le 29 septembre 1941, en rétorsion aux fortes pertes subies par les soldats allemands du fait d’incendies et d’explosions organisés par la résistance, les nazis y exterminèrent les juifs de Kiev qui n’avaient pas encore fui la ville, soit 22.000 victimes en une seule journée. Dans les mois qui suivirent et jusqu’en 1943, les massacres continuèrent touchant Ukrainiens, Polonais, Tziganes pour atteindre les 100.000 victimes.  En 1961 lorsque Evtouchenko fait paraître son poème, il n’existait sur les lieux de ces massacres aucune trace, aucun mémorial ou stèle, et les autorités soviétiques ne souhaitaient pas voir de commémoration de ces événements. Cette volonté d’oubli de la tragédie contre les populations, cette négation de la spécificité du crime commis contre les juifs, n’étaient pas propre à l’URSS à l’époque, et se retrouvaient aussi en Europe de l’Ouest.

C’est dans ce contexte que choisit de témoigner et de faire de Babi Yar le premier mouvement de sa Symphonie n°13, l’année où il doit devenir membre du Soviet suprême. La Symphonie n°12 « 1917 » était une concession aux exigences du régime soviétique, la symphonie est une critique en règle des crimes contre l’humanité (1. Babi Yar), de l’ambition professionnelle matérialiste obtenue au prix de la trahison de ses idéaux (5.Carriérisme) , des peurs imposées par la dictature (4. Angoisses). Elle est aussi, en contrepoint, une apologie du courage des femmes (3. Au magasin) et de la force indomptable et corrosive de l’humour (2. Humour).

Les autorités n’apprécièrent pas que le poème de Babi Yar se concentre exclusivement sur l’extermination des juifs de Kiev et ne mentionne pas les autres victimes. Faute d’obtenir la modification du texte, elles s’appliquèrent à perturber la création. Evgueni Mravinski qui devait assurer la création se décommanda, et assura la relève. La basse, qui tient un rôle crucial dans la symphonie, faisait partie de la troupe du Bolchoï et fut réquisitionnée à la dernière minute pour une représentation du Prince Igor (lire notre entretien « Dimitri face à son œuvre » avec Irina Chostakovitch sur les circonstances difficiles de la première de cette œuvre). En dépit de ces épreuves, la création eut bien lieu le 18 décembre 1962 dans la grande salle du Conservatoire et la symphonie fut redonnée le 20 décembre, et enregistrée avec soin. C’est cet enregistrement qu’édite Praga Digitals,beaucoup plus rare que que celui de 1967 pour Melodya avec le même chef et le même orchestre, mais avec un texte révisé conformément aux volontés des autorités.

La création d’une symphonie de Chostakovitch  était un énorme événement dans la vie musicale de l’Union Soviétique, et écouter l’enregistrement de la création de sa symphonie la plus ouvertement polémique de tout son corpus orchestral est en soi une expérience historique de premier plan.

Les interprètes sont-ils artistiquement à la hauteur des circonstances et de la hauteur morale de l’œuvre? Absolument. La tension et l’émotion sont particulièrement palpables dans les premières mesures. Tout au long du premier mouvement la basse Vitaly Gromadski porte une attention particulière à l’articulation du poème, pour que la salle n’en perde pas une syllabe. Passé l’ambiance de plomb de l’introduction, l’ et le chœur donnent tout ce qu’ils ont. Chauffés à blanc, ils font corps avec la musique, avec laquelle ils sont en totale osmose. Si la version de 1967 ne perd rien de sa force et reste une pierre angulaire de la discographie, cet enregistrement de 1962 a l’atout incomparable d’être un document artistique et politique. Par dessus tout il est le témoignage palpable, direct, d’hommes qui se dressent pour défendre la mémoire de ceux qui ont été exterminés parce qu’ils étaient pensés comme d’une autre race et d’une autre religion.

Au fait, pourquoi Chostakovitch s’intéressait-il au sort des juifs au point de risquer une nouvelle fois sa carrière, lui qui avait été ostracisé sous Staline en 1936-1937 pour la modernité et l’érotisme de son opéra Lady MacBeth de Mtsensk, puis de 1948 à 1953 puis pour ses symphonies trop tragiques (Symphonie n°8, 1943) ou trop guillerettes (Symphonie n°9, 1945)  ? Irina Chostakovitch dans son entretien « Dimitri en son siècle » l’explique simplement : Chostakovitch comptait beaucoup d’amis juifs, musiciens ou non, et c’est pourquoi « la question juive était tellement douloureuse pour lui ». Quant au risque que Chostakovitch prenait pour lui-même et sa position de musicien en URSS, les dernières paroles de la symphonie apportent une réponse transparente à cette question : «Je fais une carrière en ne la faisant pas». Au cimetière de Novodevichy à Moscou, la tombe de Chostakovitch est ornée d’une discrète croix chrétienne.

A côté de ce monument d’humanité, les extraits de la gigantesque cantate Octobre de composée en 1937 pour les 20 ans de la Révolution et créée seulement en 1966 par Kondrachine et son orchestre sont une vraie curiosité (voir notre critique de ce même enregistrement paru chez Melodya), mais la comparaison avec Babi Yar est cruelle.

Saluons enfin le remarquable travail sur le son, qui donne toute sa présence et son impact à la diction de Vitaly Gromadski dans Babi Yar et à l’orchestre de Kondrachine.

En coopération avec la
sur les mémoires des violences politiques

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