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Fiodor Droujinine : Souvenirs, souvenirs

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Souvenirs, Hommage à D. Chostakovitch. Fiodor Droujinine. Museum Graeco-latinum (MGL). 315 pages. Prix en France : 15 euros. ISBN : 5-87245-123-7. Dépôt légal 2006.

 

est le dédicataire de l’ultime chef-d’œuvre de Chostakovitch, la Sonate pour alto et piano, opus 147 ; second altiste du dans sa seconde formation, Droujinine a longuement travaillé avec Chostakovitch. Ses souvenirs paraissent aujourd’hui pour la première fois hors de Russie. Il y évoque les grands artistes de son temps, Chostakovitch et les musiciens du bien sûr, mais aussi la pianiste ou son maître Vadim Borissovsky, qui a donné à l’alto ses lettres de noblesse. Les anecdotes fourmillent, dressant un tableau dur mais souvent drôle et toujours passionnant de la vie du temps de l’Union Soviétique. Un ouvrage où émotion, musique et poésie brillent intensément. En exclusivité, ResMusica en publie quelques morceaux choisis.

Arbre de Noël des enfants d’artistes mobilisés, Maison centrale des artistes, Moscou 1943

Maman croisa K., ami proche et collègue de brigade, violoniste professionnel. Il portait un costume de clown ou de père Noël (…). «Quelque chose vous préoccupe, Avotchka ?» demanda-t-elle. «Mais non, tout va bien. C’est juste un petit garçon qui m’a troublé et chagriné, je voudrais lui parler, un blondinet en costume de velours avec un col blanc».

Ma mère se raidit, comprenant qu’il s’agissait de moi : «et que vous a-t-il donc fait ?» s’enquit-elle.

«Rien de spécial, en fait ! Il n’a pas cessé de me regarder pendant que je jouais ces stupides morceaux. Et quand j’ai eu fini, il est venu me voir et m’a dit avec un regard en dessous : «qu’est-ce que vous faites là, vous n’avez pas honte, le violon est un instrument noble !» Et tu sais, Natacha, je n’ai même plus envie de jouer, il a raison. Tiens, le voilà !»

Diner d’après-concert à Néjine, patrie de N. V. Gogol

La ville ne possédait qu’un hôtel-restaurant à trois étages. (…) Le service était assuré ici par une femme à laquelle on aurait pu donner la médaille d’or dans la catégorie poids lourds. Elle ne pouvait même pas passer entre les tables et devait se mettre en biais. La fumée des cigarettes, le vacarme du public quittant la salle évoquaient un repaire de brigands. La mégère arrêtée devant notre table commença d’abord par nous ignorer, et annonça : «Faut qu’je nourrisse les sportifs d’abord, moi !» Puis, clignant des yeux, elle examina nos visages et glapit avec indignation : «de toutes façons, vous avez déjà mangé une fois aujourd’hui !» Lorsqu’elle nous ordonna de «dégager», je me sentis, non point rougir, comme à l’habitude, mais pâlir. Et je me souvins d’un procédé, certes peu élégant, mais qui s’était révélé très efficace et dont s’était servi un capitaine dans un restaurant bulgare. Les tables, dans ce genre de restaurant, sont généralement montées sur des pieds d’aluminium léger. Je pris à pleines mains, comme le capitaine d’alors, une table avec tous ses restes de nourriture et sa vaisselle sale, et commençai à en frapper le sol, dans un grand bruit de vaisselle tressautant et se brisant. La serveuse se figea de stupeur. Je criai comme un possédé : «Le directeur !» continuant à cogner la table contre le ciment. Le directeur se trouva être un homme calme et peureux ; il ne se risqua pas à provoquer un scandale, à appeler la police, emmena la femme-montagne et on nous servit enfin à dîner, ce qui était loin de toujours nous arriver après les concerts.

Il faudrait aller à Elabourga…»

Lorsque nous eûmes préparé le 11ème Quatuor , dédié à la mémoire de Vassily Pétrovitch Chirinsky (violoncelliste du , NDLR), Dimitri Dimitrievitch nous invita dans son bureau à le rejouer une dernière fois de manière définitive et nous laissa ensuite finir de dîner ensemble.

A l’époque (c’était en 1966), Dimitri Dimitrievitch pouvait encore boire et au cours du repas, nous bûmes à la mémoire de Vassily Pétrovitch. La conversation roula ensuite sur la musique et ses différents acteurs. «J’aimerais dire qu’en fin de compte chacun écrit la musique qu’il peut, mais pourquoi faire du mal aux autres» s’exclama tout à coup Chostakovitch et, s’excitant, il ajouta «On dit qu’il ne faut dire que du bien des morts, ou ne rien dire du tout, mais moi je dis qu’il y en a qu’il faudrait déterrer pour leur cracher à la figure !» Puis il frappa violemment la table de son index, comme pour couper court à toute conversation sur ce thème et voyant que tout cela lui faisait mal nous nous efforçâmes de parler d’autre chose. La conversation tomba alors sur Marina Tsvetaeva, qui se suicida à Elabourga et Dimitri Dimitrievitch lança : «il faudrait aller à Elabourga…»

Petites fleurs de fenêtres et trois campanules

Je me souviens avec reconnaissance de Perm, Tambov, Orenbourg. Ce dernier nous bouleversa tout simplement. Nous étions arrivés dans un club et nous nous étions entendus avec l’administrateur pour donner un concert en une seule partie. Il ne restait que cinq minutes avant l’entrée en scène quand l’administrateur en nage accourut vers nous, nous priant de retarder le concert ; le public, explique-t-il, afflue, on s’arrache les billets. Et c’était vrai : quand nous montâmes sur scène, déjà décidés à donner un véritable concert en deux parties, le public se marchait dessus. Toute l’intelligentsia de la ville s’était visiblement donnée rendez-vous, habillée simplement, venue entendre de la musique et non en représentation. Beaucoup tenaient de touchants petits bouquets, arrachés aux fleurs de leurs fenêtres. Nous ouvrîmes le concert avec le Quatrième Quatuor de Beethoven, jouâmes Tchaïkovski, Chostakovitch. Le public applaudit bruyamment, sincèrement, de tout cœur. A l’entracte, une femme discrète, timide, vint me trouver et me tendit trois campanules ; je lui baisai la main.

(…) Nous jouâmes généreusement plusieurs bis et alors, malgré la faim et les privations
… s’apaise l’agitation de mon âme
Alors s’effacent les rides de mon front,
Et je peux concevoir le bonheur sur la terre,
Et dans les cieux je peux voir Dieu.
(M. J. Lermontov)

Sonate pour alto et piano, opus 147 dédiée à

«Qu’avez-vous Fedia ?» Je restai debout, n’osant en croire mes yeux, certain pourtant, et, exultant déjà, je fixai la page de titre : «A Fiodor Serafimovitch Droujinine, ».

(…) Je lui [Chostakovitch] écrivis que les mots étaient impuissants à exprimer ma joie et ma reconnaissance, que ces sentiments m’accompagneraient jusqu’à la fin de mes jours, que la sonate sonnait merveilleusement et que tout était possible à jouer, y compris les quartes qui l’avaient inquiété, que l’apparition de l’ombre de Beethoven dans le final produit une impression bouleversante, précisément parce que le thème de la Sonate au clair de lune sert non pas de citation mais d’évocation de la grande ombre. (…) Seuls les plus grand musiciens sont capable d’incarner, et d’exprimer sur la terre cette union spirituelle de deux grands génies si éloignés dans le temps, union dont nous rêvons tous.

(…) La lettre reflétait mon trouble et mon effarement ; une part de moi chantait et exultait, et pourtant je sentais l’approche de quelque chose de terrible et d’irrémédiable, je sentais que je devais exprimer sans délai toute mon affection et toute ma reconnaissance à cet homme qui entrait déjà dans l’éternité.

(…) Le soir du jour suivant, Irina Antonovna m’appela pour me dire qu’elle avait lu ma lettre à Dimitri Dmitrievitch et qu’il en avait éprouvé une grande joie. (…) Après tant d’années, je suis heureux d’avoir eu le temps d’écrire cette lettre de remerciement dans la nuit du 6 au 7 août : le 9 août, Dimitri Dmitrievitch décédait.

Une photographie de Chostakovitch avec Honegger, Leningrad 1924

Sur cette photographie d’Honegger, pris avec sa femme et ses collègues et admirateurs russes, en bas à gauche, tel Raphaël dans son école d’Athènes, le jeune fixe son regard sur vous. En ce jour où Dimitri Dmitrievitch aurait eu 90 ans, j’aimerais que tous voient ce visage si pur, si ouvert, si vulnérable devant les malheurs, les horreurs, les chagrins qu’il aurait à traverser au cours de sa vie. C’est un visage si plein de charme que la mélodie naïve et enfantine de l’immortalité de la dernière partie du cycle sur les paroles de Michel-Ange revient involontairement à la mémoire. Je m’explique : il s’agit d’une auto-citation. Le grand Maître citait les motifs qu’il avait composés à l’âge de 7 ans. Ainsi, la source et la fin se fondaient en un tout, appelé vie du génie de la musique russe, . 25 septembre 1996

Chostakovitch et le quatuor Beethoven, une fusion historique et artistique

Dimitri Chostakovitch avait choisi lui-même les musiciens du Quatuor Beethoven, et ceux-ci l’accompagnèrent pendant des décennies. Il a prouvé son attachement aux «Beethoven» en leur confiant les premières de ses quatuors, dont six sont dédiés à ces musiciens. Les Quatuors de Chostakovitch se fondent ainsi avec le Quatuor Beethoven historiquement et artistiquement. Chostakovitch mourut, les «Beethoveniens» de la première distribution le suivirent tour à tour. Peu avant son décès, Chostakovitch m’avait dit : «le seizièmee quatuor sera dédié au Quatuor Beethoven».(…) Non seulement Chostakovitch aimait et estimait ces musiciens, mais, ce qui est capital, il se représentait clairement les sonorités de leurs instruments et de leur jeu. C’est sans doute aussi pourquoi il a consacré aux membres du Quatuor Beethoven presque la moitié de ses quatuors : deux (le 3e et le 5e) à l’ensemble de la formation, les 11e, 12e, 13e et 14e à un musicien en particulier : V. Chirinsky, D. Tsyganov, V. Borissovsky, S. Chirinsky. Lorsque mon maître Vadim Vassiliévitch Borissovsky fut tombé sérieusement malade en 1962, et que les médecins lui eurent interdit de se produire sur scène, je reçus de D. Tsyganov une invitation à venir répéter les 9e et 10e quatuors de Chostakovitch. En discutant de ma participation à la répétition avec Dimitri Mikhaïlovitch Tsyganov, Chostakovitch avait dit d’un air inquiet : «Je ne sais pas, Mitia, j’ai composé en comptant sur Vadim, en ayant le timbre spécifique de son jeu à l’oreille»…

«On ne sourit plus avec ironie devant l’affiche d’un concert pour alto solo»

Le nom de Vadim Borissovsky est attaché au changement du regard musical sur notre instrument. On ne sourit plus avec ironie, on ne fronce plus les sourcils devant l’affiche d’un concert pour alto solo ou alto et orchestre, ou une soirée de sonates dans les plus grandes salles. Il y a 50 ans, c’eut été inimaginable. Grâce à l’enthousiasme de Vadim Borissovsky, à la clarté et l’expressivité de son jeu, à la beauté de sa sonorité, l’alto commence à se créer des admirateurs, aussi bien dans le public que parmi les musiciens et les compositeurs, ce qui n’est pas sans importance. (…) Si les grands prédécesseurs de Chostakovitch utilisaient l’alto [dans les quatuors, NDLR] comme une voix médiane, essentielle et déjà développée, il acquiert une réelle individualité dans les quatuors de Chostakovitch et grâce aux particularités inimitables de son timbre, il devient l’irremplaçable porteur d’une image artistique. Le 13e quatuor de Chostakovitch dédié à Borissovsky se trouvera être un véritable hymne à l’altiste et à l’alto. Par cette dédicace Dimitri Dmitrievitch a exprimé son amour profond pour Vadim Vassiliévitch, son jeu inimitable et sa reconnaissance pour les heures heureuses de créativité commune.

Igor Fiodorovitch Stravinsky, Moscou 1962

Je sortis les partitions de l’Elégie de l’étui de mon instrument, et les tendis à Igor Fiodorovitch. «Répétez votre nom de famille encore une fois.» Je répétai, et Stravinsky, ouvrant la couverture, écrivit directement sur les partitions : «A Fiodor Droujinine, en souvenir de I. Stravinsky». Il employait l’ancienne graphie russe (par décret de Lénine, l’orthographe russe fut réformée en 1918), et j’en fus touché … – Je vous remercie, Igor Fiodorovitch ! Vous n’envisagez pas d’écrire encore quelque chose pour alto ? Je m’efforcerais de jouer le mieux possible ! – Et non mon mignon ! Je n’ai plus le temps. Je n’écris que de la musique religieuse, désormais. Je n’ai plus le temps…

La honte d’

Cette période de nos relations où nous préparâmes ensemble le concert de son trio à cordes et fûmes choisis par lui comme premiers interprètes, m’est particulièrement chère. Chaque musicien à ses préférences parmi les œuvres de tel ou tel compositeur. J’aime beaucoup le trio à cordes de Schnittke, et, j’ai toujours éprouvé une grande joie à jouer cette musique. «La honte ! Figurez-vous que je me suis mis à écrire de la belle musique !» reconnut Alfred, lorsque nous fêtâmes la première de son trio.

L’impuissance d’Henri Neuhaus

Certaines phrases d’Henri Gustavovitch, glissées comme en passant, m’ont pénétré l’âme à tout jamais, phrases prononcées presque par-devers soi, lorsqu’assis à son piano il jouait le début Largo e mesto de la 7e Sonate de Beethoven. Son visage s’était tout à coup figé, il s’était passé la main sur la figure, comme si la vie s’en était retirée, comme s’il se pétrifiait, et avait murmuré : «Le masque, la solitude…» Ensuite il avait fait un geste de la main qui semblait signifier à la fois son respect, son étonnement et son impuissance devant ce miracle de la musique.

De Roman Ledenev, artiste national russe, à son vieil ami Fiodor Droujinine

J’ai vu Fiéda Droujinine pour la première fois dans la cour de récréation de l’Ecole centrale de musique. Il jouait au football, sport qui occupait la seconde place après la musique dans notre vie d’écolier. Ce garçon mince, jouant adroitement du ballon (il était très difficile de le lui prendre) attira mon attention. Il avait sa manière bien à lui d’évoluer avec la balle, distinguée, gracieuse, sans animosité, fondée sur la technique et l’élégance, et non sur une attaque grossière. (…) Il me semble qu’il sut évoluer dans la vie de la même façon qu’il évitait alors les crocs-en-jambe, lorsqu’il jouait au football, s’élevant légèrement au-dessus du sol, librement, sans faire de mal aux autres, sans bruit, mais remarquablement. (…) Je regrette profondément que la maladie de Fédia l’ait arraché, depuis un certain temps déjà, à la vie musicale publique, et limite sérieusement son travail de compositeur. Il supporte son état avec courage. Et il a de nouvelles idées. Je ne peux pas ne pas évoquer celle qui l’assiste avec tant d’abnégation, sa femme, Ekaterina Sergeevna. Ils traversent tous deux une épreuve très difficile, et une charge physique et morale extrêmement lourde repose sur les épaules de Katia. Elle accepte tout. Et c’est grâce à elle si dans ce corps impuissant la pensée et l’art continuent à palpiter. Si seulement le Destin pouvait être plus clément avec eux !..

Note : L’ouvrage n’est disponible que par correspondance (3 € de frais de port pour la France). Se renseigner auprès de l’Association Internationale Dimitri Chostakovitch association@chostakovitch. org

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Souvenirs, Hommage à D. Chostakovitch. Fiodor Droujinine. Museum Graeco-latinum (MGL). 315 pages. Prix en France : 15 euros. ISBN : 5-87245-123-7. Dépôt légal 2006.

 
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