Chiens : performer les monstres aux Bouffes du Nord
La violence est à nue et la noirceur pénétrante dans Chiens, le spectacle dérangeant et presque insoutenable – qui en décourage plus d'un – de Lorraine de Sagazan où les sens sont pris en étau entre l'horreur et le sublime.

Dénoncer la barbarie
Le propos tourne autour de l'affaire judiciaire « French-Bukkake » qui démarre en 2020 avec plusieurs mises en examen pour viol, proxénétisme et traite d'être humain et dont les responsables doivent être jugés à une date qui reste inconnue. « Elle met en cause l'extrême violence de l'industrie pornographique majoritaire », nous dit la metteure en scène, « banalisant des atteintes graves à la dignité humaine ».
Le plateau du Théâtre des Bouffes du Nord est jonché de tissus/vêtements pris dans un glacis de silicone qu'accrochent les lumières de Claire Gondrexon. On distingue, en fond de scène, un monticule intrigant, entre charnier et sac poubelle géant. Dans cette « installation plastique et musicale », comédiens et chanteurs se partagent la scène alors qu'un récit de viol est pris en charge par la vidéo, une lucarne ouverte au-dessus de nos têtes qui donne à lire le martyr d'une jeune femme prise au piège de cet engrenage monstrueux. Un bas sur la tête et la voix traitée avec force vocoder, Vladislav Galard, dans une première scène très percutante, en détaille le mécanisme qui débute comme un conte de fée et vire rapidement à l'horreur pour la jeune Daphné, du viol d'abattage au supplice de ses tortionnaires.
Le chant comme sublimation du cri
Violent également pour les oreilles est le passage sans transition de cette noire réalité à la lumière irradiante de Bach. Force est de constater que le choc émotionnel opère. Othman Louati a arrangé pour l'ensemble Miroirs Étendus, deux Cantates de Bach, choisies certes pour leur thème – la cantate BWV 4 « Christ lag in Todesbanden » (Christ gisait dans les liens de la mort) et la 150 « Nach dir, Herr, verlanget mich » (Vers toi, Seigneur, je m'élève) mais dont les paroles qui s'affichent en français sur le mur latéral de la salle ont changé, Lorraine de Sagazan, en charge de la prosodie, puisant dans le verbatim de la vidéo ou celui du dossier d'instruction de l'affaire « French Bukkake ». Entre airs concertants (épatantes Adèle Carlier, Michiko Takahashi et Joël Terrin) et chorals chantés par toute la compagnie, la musique de Bach et les quelques parties écrites par Othman Louati apportent leur pendant de clarté et de plénitude après de lourds silences où défilent inexorablement les mots de la vidéo.

Intermèdes bouffes
Ils ont pour effet de désamorcer la violence, de détendre l'atmosphère souvent suffocante du plateau – qui culmine avec la plainte et le cri déchirant de la soprano comédienne Michiko Takahashi – et de prendre de la distance avec le sujet. Entre légèreté et ironie, les sketches relèvent d'une écriture de plateau qu'aime pratiquer de Sagazan avec plus ou moins de bonheur. Intervient d'abord, seul à son micro, Léo-Antonin Lutinier prenant à partie le public tout en dénigrant les options féministes de « sa boss ». Ridicules également, les deux « machos » (Vladislav Galard et Léo-Antonin Lutinier) en tenue de violeurs, cherchant à valider leur position. Plus discutable, le numéro de Manon Xardel, comédienne et chanteuse, qui, torse nu, « performe » avec ses seins… Beaucoup plus pertinent est son long monologue donnant la parole à la femme, où le débit très rapide, la crudité du texte et le patinage sur les mots disent l'urgence à dénoncer. Le commentaire musical sur une basse obstinée, sorte de lamento, est un des plus beaux moments musicaux de la soirée, où les trois chanteurs et l'ensemble Miroirs étendus, dirigé du clavier par Romain Louveau – le violon de Marie Salvat, l'alto d'Akiko Godefroy, le violoncelle de Solène Chevalier, les clarinettes d'Annelise Clément, la trompette de Noé Nillni et les percussions de Guy-Loup Boisneau – s'enrichissent de la sonorité chaleureuse d'un cromorne.
« L'art comme force d'action », nous dit Lorraine de Sagazan qui se met en scène au terme d'un spectacle déjà fort long (2 heures) au lieu de laisser le dernier mot à la musique.






