Nancy : Curlew River de Britten retourne à ses origines japonaises
En associant l'ascèse mystique de Curlew River de Benjamin Britten à la création d'une nouvelle œuvre chorale de Marko Nikodijević, l'Opéra national de Nancy-Lorraine et la metteuse en scène Silvia Costa, à l'origine du projet, n'ont choisi ni la facilité, ni l'évidence. Le pari est néanmoins gagné avec une franche réussite tant scénique que musicale.
Curlew River est un ouvrage singulier, qui marque une rupture dans le style de Benjamin Britten. Il s'y inspire d'une pièce du théâtre nô, Sumidawa-Gawa (La Rivière Sumida) de Kanze Motomasa, qu'il découvrit lors d'un voyage au Japon en 1956. Il en retient le dépouillement scénique (5 chanteurs) et instrumental (7 instrumentistes) et le côté cérémoniel. Mais avec son librettiste William Plomer, il l'ancre dans un référentiel nettement occidental (le Moyen Âge anglais) et chrétien, sous-titrant l'œuvre comme la première de ses trois « Paraboles pour représentation religieuse ». Curlew River fut ainsi créée dans l'église St Bartholomew d'Orford en 1964 et une procession de moines chantant l'hymne grégorien « Te lucis ante terminum » ouvre et clôt la pièce.
Dans sa mise en scène, Silvia Costa opte cependant pour un retour aux racines de cette histoire de deuil d'une mère dont le fils a été enlevé, devenue folle à vainement le rechercher. En traversant la Rivière aux Courlis du titre, en compagnie du batelier, d'un autre voyageur et d'un abbé, elle trouve sa tombe sur l'autre rive et l'ombre de l'enfant vient la consoler en lui promettant de se retrouver par-delà la mort au Paradis. C'est donc l'esthétique du théâtre nô que Silvia Costa convoque dans la relative austérité du dispositif scénique de Michele Taborelli, dans l'exubérance chamarrée des costumes, des maquillages et des masques de Camille Assaf, dans des déplacements et des gestes codifiés où les mouvements souvent conjoints et rythmés des mains prennent une grande importance. Les processions des moines en robe de bure à travers la salle, l'élément liquide bien présent sur scène (avec le très réussi tableau de la traversée de la rivière au milieu des brumes) renforcent le sentiment d'assister à un rituel sacré. Au final, un spectacle pensé et cohérent, d'un grand esthétisme, à la fois hypnotique et éclairant dans son déroulé.

Curlew River ne durant qu'environ une heure, Silvia Costa débute la soirée avec une création du compositeur serbe Marko Nikodijević dont elle a écrit le livret. I didn't know where to put all my tears raconte la création mythique et métaphorique de cette Rivière aux Courlis par une femme elle aussi en deuil qui en creuse le lit de ses mains et l'alimente de ses larmes, entourée et aidée d'un chœur de lamentation composé de femmes par opposition à la distribution uniquement masculine de Curlew River. La partition de Marko Nikodijević s'associe sans hiatus à celle de Benjamin Britten dont elle reprend l'effectif instrumental, les glissandos et l'hétérophonie, association simultanée d'une même mélodie variée dans des tempos et des rythmes différents. De même, Silvia Costa relie les deux œuvres dans une esthétique commune, les femmes de la première cédant leurs vêtements aux hommes de la seconde dont elles resteront les témoins muets. Outre la prestation éthérée et mystique du Chœur de femmes de l'Ensemble Le Balcon, on y apprécie l'intensité tragique et vocale de la « Leading Voice » chantée par la soprano Chelsea Lehnea.

Pour Curlew River, l'Opéra national de Nancy-Lorraine s'est assuré le concours de chanteurs parfaitement anglophones. C'est au ténor Zhengyi Bai qu'échoit la lourde tâche d'interpréter le rôle central de La Folle créé à l'origine par le compagnon de Britten, Peter Pears. Il y est impeccable de souplesse vocale et de crédibilité, très émouvant de douleur intérieure et d'intensité. Mark Stone donne force et puissance au Passeur tandis que Michael Mofidian se montre fort éloquent et subtil en Voyageur. Plus discret et fragile, l'Abbé de Stephan Loges assure cependant parfaitement son rôle de narrateur. Enfin, la « voix blanche » du jeune Thomas Day, venu du Trinity Boys Choir de Croydon au sud de Londres, apporte lumière et caractère séraphique à l'intervention de l'Esprit du Garçon. La même ferveur et une parfaite homogénéité caractérisent aussi les interventions du Chœur masculin de l'Opéra national de Nancy-Lorraine.

Alors que Britten mettait les musiciens sur scène, vêtus en laïcs, et se dispensait de chef d'orchestre, cette fois ils sont en fosse mais surélevés et bien visibles. Les six instrumentistes de l'Orchestre de l'Opéra national de Nancy-Lorraine y brillent par leur concentration et la flexibilité de leurs alliances sonores, avec une mention spéciale pour le percussionniste fortement sollicité. La direction et la partie d'harmonium sont confiés à Alphonse Cemin, par ailleurs fondateur de l'ensemble Le Balcon, qui revient à Nancy après Iphigénie en Tauride en 2023. Il domine avec réussite les difficultés de la partition en termes de précision, de cohésion et d'alliages instrumentaux tout en apportant soutien et intensité à la scène.
Probablement dubitatif face à une œuvre mal connue et à l'austérité de la proposition, le public n'a pas encore rempli intégralement la salle en ce soir de première. Ceux qui ont répondu présent ont pourtant adhéré à la qualité du spectacle et l'ont accueilli sans réserve avec des applaudissements nourris. Après trois autres représentations à Nancy, il partira début mai à l'Opéra de Rennes qui l'a coproduit.












