Le Festival de Pâques d’Aix-en-Provence : 13e édition
Cette édition du Festival de Pâques propose des affiches particulièrement séduisantes. Illustration par deux soirées : celle de l'Orchestre national de Lille et son chef Joshua Weilerstein aux côtés du violoniste Renaud Capuçon, puis celle de Jordi Savall à la tête du Concert des Nations et de la Capella Nacional de Catalunya.

Barraine, Barber, Brahms
Composée à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la Symphonie n°2 d'Elsa Barraine porte le titre de « Voïna » ou « guerre » en russe. L'influence de ce contexte historique est perceptible lors de l'écoute (voir l'enregistrement récent avec l'ONF chez Warner). Sous la direction souple et énergique de Joshua Weilerstein, l'ensemble apparaît homogène offrant une immédiateté de jeu. Une menace plane dans un 1er mouvement au climat sombre dont la tonalité dramatique est soulignée par les cordes. L'intensité devient pesante au fil des douloureuses pages de la Marche funèbre. Sous l'impulsion d'un chef qui semble danser sur le podium, l'atmosphère devient plus joyeuse dans le Finale au caractère davantage optimiste. L'expression ne manque pas de piquant et évoque un retour à la vie.
Nous retrouvons un ciel baigné de lumière dans l'œuvre suivante, le Concerto de violon de Barber, composition majeure du compositeur américain trop peu jouée en Europe, interprétée à Lille pour le cinquantenaire de l'ONL. Souvent qualifié de « post-romantique », Samuel Barber se démarque avec son langage anachronique des compositeurs du début du XXe siècle, notamment ses compatriotes qui font référence au folklore ou au jazz. L'interprétation de Renaud Capuçon ne laisse aucun doute sur l'affinité profonde qu'il nourrit pour ce concerto. Avec une concentration visiblement intense et un engagement corporel total, son jeu apparaît habité. L'entame du violon (Allegro) projette d'emblée un lyrisme enivrant. Le timbre du Guarneri est aussi suave que sensuel et les nombreux écarts – quels aigus souverains ! – témoignent d'une grande maîtrise. Joshua Weilerstein répond aux interventions du soliste dans un même souffle. Les pupitres sont compacts et précis dans les enchaînements et la relance du propos. Le dialogue avec l'orchestre lillois, notamment les bois, opère et nous plonge dans un climat serein dont la dimension visuelle touche nos sens grâce à une large palette expressive. Le temps suspend son vol (Andante) avec un sublime solo du hautbois auquel le violon ajoute une touche ardente. Son vibrato fiévreux transcende l'instant et l'inscrit dans un sentiment d'éternité baigné d'amour. Dans le Presto à la rythmique entêtante, la virtuosité déployée par Renaud Capucon est incisive. Il semble faire cavalier seul avant d'être rejoint sur la ligne d'arrivée par l'orchestre. En bis, le chef d'orchestre rejoint violon en main Renaud Capuçon pour interpréter deux duos de Béla Bartók.
Après la pause, place à l'univers brahmsien et sa Symphonie n° 1, une œuvre que le compositeur aura mis vingt ans à composer. Souvent comparée à Beethoven pour la tonalité d'ut mineur ou l'utilisation de cellules rythmiques obsédantes, elle s'apparente aussi par bien des aspects à la Quatrième Symphonie de Schumann. Mais la matière est bien celle du Maître de Hambourg, que ce soit dans l'architecture polyphonique et même les nombreuses plages qui évoquent les grands espaces nordiques. Autant d'éléments que nous retrouvons dans la version entendue ce soir. L'équilibre des voix, la clarté sur la grande ligne et l'unité expressive caractérisent le premier mouvement. Le développement dramaturgique est porté avec passion. Les couleurs du drame mais aussi l'esprit de conquête se succèdent. La petite harmonie est très en vue dans le mouvement lent, épisode paisible et voluptueux, marqué par la fluidité entre chaque pupitre. Le solo du premier violon s'immisce dans cet écrin de douceur et de tendresse. Le Un poco Allegretto e grazioso met élégamment en lumière la douceur d'un tableau champêtre avant le monumental Finale. Celui-ci est mené sans lourdeur, avec grandeur et noblesse, sous l'impulsion d'un chef qui ne ménage pas son engagement physique. La dimension narrative culmine avec l'irrésistible solo du cor repris par la flûte. Enfin, l'allégresse du célèbre thème brille à travers une unité de jeu enthousiasmante. Ovationnés, les musiciens reviennent donner en bis un extrait de Rosamunde de Schubert.

Deux oratorios pour une soirée avec Jordi Savall
A l'occasion de la semaine sainte, Jordi Savall et le Concert des Nations ont choisi deux œuvres qui évoquent la figure du Christ : les oratorios de Haydn et Beethoven, d'ampleur quasi opératique.
En première partie, le Christ au Mont des Oliviers dépeint un moment précis de l'histoire, la prière du Christ, angoissé et tourmenté au jardin de Gethsémani. Le livret de Franz Xaver Huber relate cet épisode évangélique sans aller au-delà de l'arrestation de Jésus. Nous sommes en présence de trois personnages : Jésus, Pierre et le Séraphin qui incarne la figure de l'ange dans l'Evangile selon Saint Luc. La tonalité rare de mi bémol mineur résonne dès les premières mesures de l'introduction dont la couleur particulièrement sombre des cuivres, puis des cordes, provient des ténèbres. Un vent funèbre semble nous entraîner entre les cyprès et les pierres tombales. Les timbales annoncent le drame inéluctable qui se prépare. Puis le propos se concentre sur un texte profondément humaniste et la portée des mots, sans détailler la longue agonie de Jésus. D'emblée, la direction très sobre de Jordi Savall s'inscrit dans un minimalisme de la gestuelle. Jordi Savall choisit un tempo modéré qui ne traine pas, ainsi qu'une dynamique contrastée, dont les sonorités magnifiées et frémissantes font ressortir les accents dramatiques. L'ensemble est homogène et souple avec une très belle intonation côté bois. Contrairement à la tradition, Jésus est chanté par un ténor, ici Emanuele Tomljenovic, qui incarne ses états d'âme. Voix flexible, articulation limpide avec une ample projection, parfois légèrement couverte par l'orchestre et le chœur, l'expression corporelle est quant à elle parfois figée et peu variée sauf dans les moments cruciaux. La narration souligne chaque passage clé, met en lumière le texte avec puissance. Ainsi les dialogues avec le Séraphin ne manquent-ils pas de corps : la présence angélique de la soprano Elionor Martinez à la voix cristalline apporte grâce et piquant. Pierre, chanté par le baryton Manuel Walser, est le troisième personnage, seulement présent dans deux mouvements. Avec sobriété, sa voix trouve une rondeur touchante. L'équilibre des lignes entre Séraphin et le chœur des anges est admirable tout comme celui des soldats, dont l'épisode de l'arrestation est d'une véhémence de premier plan. Le souffle beethovénien parcourt toute l'œuvre porteuse de lumière dans les parties vocales, jusqu'à ce magnifique final, exaltant, libérateur, qui nous bouleverse par sa ferveur rappelant le choral de la Neuvième Symphonie.
Après la pause, Jordi Savall et le Concert des Nations interprètent les Sept dernières paroles du Christ en croix de Haydn. Le chef retrouve cette œuvre qu'il affectionne particulièrement au point de l'avoir enregistrée il y a presque vingt ans dans sa version initiale pour orchestre seul. A l'époque, ses préoccupations étaient alors tournées vers le choix de la version qu'il souhaitait interpréter. En effet, l'œuvre existe sous de nombreuses formes, dont celle pour quatuor à cordes, probablement la plus jouée. L'oratorio entendu ce soir comprend quatre voix solistes, un chœur mixte et un orchestre sur un texte en allemand du Maître de chapelle Joseph Friebert. Une introduction puis un mouvement évoquant le tremblement de terre qui suivit la mort de Jésus encadrent les sept adagios. Ceux-ci succèdent aux sept brèves homélies sur chacune des sept paroles. On ressent profondément tout au long de ce concert une volonté de « creuser » la matière et d'ouvrir des perspectives spirituelles et sacrées, profondes. La majestueuse introduction en la mineur et ses accents marqués annoncent une direction au bel équilibre entre les pupitres. L'attaque vive des phrasés pourrait faire penser à une touche baroque dans la vision proposée mais sa texture ainsi que la variété apportée aux nuances gomment vite cette impression. Cette version instaure une atmosphère propice à l'introspection. Elle est portée par un phrasé jamais forcé, libérant l'émotion, bien souvent bouleversante. Cet état de recueillement est notamment rendu possible par les entêtes épigraphiques lorsque le chœur déclame a capella chacune des sept paroles avant chaque mouvement partageant une ferveur éprouvée.
Les quatre solistes, Elionor Martinez, le ténor Ferran Mitjans, la mezzo soprano Lara Morger et Manuel Walser, se fondent avec fluidité dans le paysage musical et vocal dominé par un chœur dont la profondeur mais aussi l'intensité expressive dévoilent une variété vibrante. Compte tenu de la genèse de l'œuvre – la version orchestrale est antérieure à celle avec chœur et solistes – ce n'est pas le texte qui a conduit à la création de cette pièce. Certains passages révèlent de manière poignante la beauté de la partition dont « Mon dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » ou encore la supplication qui s'adresse à la mère.
Lorsque la fin du Christ approche, la musique liée aux paroles empreintes de douleur gagne en gravité et intensité. Avec « Tout est accompli » un sublime dialogue entre le soprano, la chœur, l'orchestre et les bois particulièrement en vue offre un moment suspendu. Le dernier volet conclut avec force et cohérence une interprétation lumineuse à l'unité remarquable.









