Une création de Georges Aperghis par les Diotima au Festival Présences
Commande de Radio France, le Quatuor à cordes n°2 de Georges Aperghis, compositeur à l'honneur au Festival Présences cette année, a été donné en création mondiale par le Quatuor Diotima au Théâtre des Champs-Élysées, entouré d'un quatuor de jeunesse de Beethoven et du Quintette à cordes de Schubert.

Lorsque Ludwig van Beethoven compose ses six Quatuors à cordes op.18, il a déjà fait ses armes dans tous les autres genres de musique de chambre. Maintes fois retravaillé, le Quatuor op.18 n°1, deuxième dans l'ordre composition, se souvient des conseils de « Papa Haydn », dans la maîtrise accomplie de son écriture, tout en s'affranchissant de son influence, affichant un langage purement beethovénien. Les Diotima lui donnent une belle ampleur, fusionnant leurs archets dans un son homogène, le phrasé large, souple, élégant. Le début du premier mouvement est presque dansant, tandis que les dynamiques sont accusées dans son développement alors que le discours s'y tend. Tout en intériorité, l'Adagio affettuoso ed appassionato est habité d'une sombre mélancolie recherchée par les musiciens dans les frottements harmoniques, les silences creusés. On admire la précision du geste dans le dernier mouvement, un équilibre à toute épreuve jusque dans le joyeux tourbillon final, et d'une façon constante, la sonorité sans aspérités, la fluidité du chant du premier violon Yunpeng Zhao.
Georges Aperghis ne s'est pas penché avec la même assiduité sur l'art du quatuor à cordes que les compositeurs du passé au programme de la soirée : il aura fallu attendre plus de quinze ans après ses Dix pièces pour quatuor à cordes composées dans les années 80 et son Quartet Movement créé en 2009 pour entendre son Quatuor à cordes n°2. D'une durée deux fois plus longue que le premier, il présente une écriture plus dense, foisonnante, combinant textes parlés par les instrumentistes, modes de jeux, et sonorités des cordes. Une conversation intime est d'abord amorcée avec un babillage verbal dont le sens cède à la musicalité pure. Les voix se mêleront plus tard aux sonorités instrumentales, les deux formant un tissu sonore particulier par leur imbrication, la musique des cordes devenant elle-même parole, comme par mimétisme. La pièce s'anime avec l'entrée des archets, une rythmicité complexe mais lisible s'installe, qui « tient » l'ensemble, des jeux contrastés d'intensités apparaissent. L'ouvrage virtuose captive par sa vivante diversité, sa théâtralité : des parties en contrepoint alternent avec des unissons où fusionnent les instruments, recomposant un timbre unique, d'autres s'atomisent en « nuages » sonores, l'exploration de l'extrême aigu du violoncelle génère des sons flûtés, des sifflements étranges. La texture se densifie au fil de cette œuvre extravertie, dans une énergie qui se nourrit d'elle-même. Joyeux et non dépourvu d'humour, voici un quatuor qui respire une belle santé !
En seconde partie Victor Julien-Laferrière rejoint les Diotima pour le Quintette en ut majeur D.956 de Franz Schubert, composé la dernière année de sa vie. Le ton donné dès l'ouverture du premier mouvement, donne l'amplitude des dynamiques qui vont traverser toute l'œuvre. Une urgence l'anime, les tensions soulignées libèrent des chants d'un lyrisme bouleversant. La connivence est parfaite entre les deux violoncelles, d'autant plus explicite par les regards multipliés de Victor Julien-Laferrière vers son homologue Alexis Descharmes. Un filet de souffle s'élève des instruments, émouvante respiration ultime dans l'atmosphère suspendue de l'Adagio. Le temps s'immobilise, avant les tragiques turbulences de son passage central qui semble voler en éclats, opposant les deux cordes graves aux sonorités déchirantes des violons et de l'alto. Les musiciens en creusant les silences laissent au bord du précipice, et l'on retient son souffle lorsque le violon revient dans la ténuité de son chant. Après un Scherzo plein de bravoure et de vigueur traversé par un trio entre ombre et lumière, le Finale à la hongroise danse, presque optimiste, dans une vaste palette de nuances.
On ne s'imagine pas entendre quoique ce soit de plus après cette œuvre aussi poignante qu'imposante par sa durée et sa densité émotionnelle, mais les musiciens ont préparé un bis : le lied Nacht und Traüme de Schubert transcrit pour violoncelle et quatuor à cordes par le second violon Léo Marillier, qui, sous l'archet de Victor Julien-Laferrière, vient nous arracher une larme.
Crédit photographique © Jany Campello/ResMusica
Lire aussi : Tous nos articles du Festival Présences








