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Kurtág, cent ans de musique jusqu’au cœur de la note

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Le monde de la musique célèbre un anniversaire hors du commun, pour un parcours de vie, marqué par la Shoah et la dictature, qui ne l'est pas moins.


a cent ans ! Et sa créativité reste intacte, même s'il est désormais privé du soutien précieux de son épouse Márta, décédée en 2019 après presque soixante-dix ans de vie commune. Pendant longtemps, la musique de Kurtág n'était qu'un secret d'initiés ; s'il est devenu aujourd'hui le plus prestigieux des compositeurs, c'est un peu le privilège du grand âge qui en fait le seul survivant de cette génération d'exception qui a bouleversé la vie musicale européenne après 1945, mais c'est d'abord parce que sa musique nous parle, ses pièces les plus récentes comme celles qu'il a composées pendant des décennies dans l'anonymat, n'intéressant ni les autorités communistes hongroises, ni l'Europe occidentale qui n'avait guère les moyens de découvrir sa musique, ni beaucoup d'intérêt pour son artisanat modeste et radical.

Kurtág a toujours écrit lentement, dans la douleur. Mais son vaste catalogue le prouve, il n'a jamais cessé d'écrire, jour après jour, loin des modes, loin des ivresses théoriques de l'après-guerre, mais encore plus loin des complaisances éclectiques d'aujourd'hui. Les Játékok (Jeux), courtes pièces pour piano constituant un work in progress depuis des décennies, sont une image de cette écriture au jour le jour, qui prend son sens par la continuité d'un parcours : ce qui affleure dans ces courtes pièces n'est pas étranger à ce que font voir les formes plus grandes, des Kafka-Fragmente (1987) à cet aboutissement de toute une vie qu'est son opéra Fin de Partie (2018).

On pourra trouver des évolutions, des périodes dans sa production, ne serait-ce que parce que sa célébrité tardive lui ouvre la voie à des moyens, grand orchestre ou opéra, que des décennies de marginalité lui interdisaient. Mais Stele, sa première pièce pour grand orchestre, composée au début des années 1990 avec le luxe que lui offrait le Philharmonique de Berlin, montre bien que l'essence de sa musique ne s'en est pas trouvée changée, toujours tournée vers l'intime, vers la réduction à l'essentiel, quand bien même elle prend des dimensions presque cosmiques.

Solitaire, discret, peu soucieux de placer sa personne au cœur de l'attention médiatique, Kurtág n'en est pas moins au carrefour de réseaux d'influences et d'amitiés qui dépassent toutes les frontières. Si sa carrière d'interprète est restée confinée à l'interprétation au piano de ses Játékok et de quelques transcriptions de Bach, son art de l'interprétation a essaimé par son enseignement, de ses élèves de Budapest (András Schiff, Zoltán Kocsis, Miklós Perényi…) aux jeunes musiciens qui continuent à venir travailler avec lui (Benjamin Appl, Anna Prohaska…). Ses amitiés avec les grands compositeurs de son temps, Holliger ou Ligeti, sont une chose, les dizaines d'Hommage à Kurtág que lui ont dédiés des compositeurs de toutes les générations après lui témoignent de la fécondité de son œuvre.

Commençant son œuvre à un moment où la tentation de la tabula rasa était forte, Kurtág n'a jamais vu sa pratique artistique autrement que dans la continuité de toute la tradition musicale, Webern, Bartók, Bach, mais peut-être plus que tout Beethoven. Lui qui, né en Roumanie dans une famille juive de culture hongroise, a passé l'essentiel de sa vie en Hongrie, où il est aujourd'hui logé dans les locaux mêmes de l'Académie Liszt, mais en plus du hongrois et du roumain, il a aussi mis en musique des textes en français, allemand, russe, latin et anglais. Sans être pour autant un artiste cosmopolite, il incarne sans doute plus que personne un certain esprit d'Europe centrale, et même d'Europe tout court, sans se laisser arrêter par les frontières que notre monde semble si désireux de reconstruire.

Crédits photographiques : © Szerzői jogok Huszti István / BMC

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