Écrire la voix, avec Patrick Burgan
Rassemblant l'intégrale des mélodies pour soprano et piano de Patrick Burgan, ce nouvel enregistrement, invitant la soprano Anne Warthmann et la pianiste Ninon Hannecart-Ségal, met en lumière l'un des aspects les plus sensibles de l'écriture du compositeur : son rapport intime à la poésie et à la voix.

La Voix, qui donne son titre à l'album, désigne plus largement cette présence qui traverse toute l'œuvre du compositeur qui a déjà plusieurs opéras inscrits à son catalogue. D'Hugo à Jaccottet en passant par les vers de Rilke ou de Gautier, Burgan explore tout un pan de la littérature, du romantisme à nos jours, dont il veut prolonger les résonances intérieures à travers les nuances de sa palette expressive.
Autant que le chant, le piano, voix parallèle, occupe dans le récital une place essentielle : ainsi débute-t-il la première mélodie (La Voix) sur le très beau poème de Philippe Jaccottet avec cette ligne pure qu'enveloppe le silence. Mystère et sensualité du trait, fluidité et harmonies de couleur sur lesquels glisse le chant participent pleinement du discours poétique. Sollicitant le soprano d'Anne Warthmann dans tous ses registres, de la déclamation debussyste au lyrisme le plus dramatique, les six « Hugoliennes » alternent pages contemplatives (« Oh quand je dors »), vision fantastique (« Mors ») ou encore saynètes théâtrales comme « Les bigarreaux » où le piano très actif au côté de la voix parlée projette les images de l'action en cours. Le violon d'Hector Burgan s'invite dans Prière, sur un poème de Victor Hugo toujours, déployant sa ligne de contrepoint en miroir de celle du chant.
L'imaginaire est à l'œuvre comme la finesse de l'invention dans Cyrano dans la lune : Six moyens » sont requis par Cyrano de Bergerac (il aurait écrit le texte vers 1650) pour accéder à la lune : « J'invente six moyens pour violer l'azur vierge », dit Cyrano à son ami De Guiche. La rose, Le vent, La sauterelle, La fumée, Phébé, La marée sont autant de suggestions visuelles et sonores – on entend les vagues déferler sur le rivage – dont s'empare le compositeur consacrant l'union du mot et du timbre, piano et voix complices, de manière subtile et enlevée.
En réponse à des commandes et projets spécifiques, Patrick Burgan met en musique deux poèmes célébrés par ses aînés. Pudeur et retenue font merveille dans La lune blanche de Verlaine, immortalisée par Fauré dans La Bonne chanson. À la mélodie interprétée avec beaucoup de sensibilité par Anne Warthmann, le piano ajoute sa touche d'élégance et de légèreté. On est de même séduit par Le spectre de la rose, version Burgan, où le « tremblé » du piano qui sous-tend la déclamation quasi rectiligne de la voix saisit d'emblée. Bien que chantés en allemand, on reste dans la sphère de la mélodie avec les trois « Lieder » de Rainer Maria Rilke. On retiendra surtout Vogelschrei et son élan expressionniste où le piano « sort de ses gongs » avec des cascades de clusters et autres impacts sourds obtenus par l'étouffement des cordes de l'instrument.
Yuki daruma est un haiku à la touche orientalisante tandis que Anne Warthmann vocalise avec le piano dans Barcarolle. Quant au « Sonnet pointu », c'est un calligramme dont on appréciera la métaphore.
Du lyrisme mystique à l'érotisme libertin, Anne Warthmann aborde chaque poème avec l'émotion du verbe qui l'habite et une même clarté d'élocution, assumant vaillamment les changements de registres vertigineux qu'impose l'écriture burganesque. Les couleurs, la délicatesse du toucher et la complicité avec l'âme sœur sont autant de qualités attachées au piano de Ninon Hannecart-Ségal dont on apprécie tout du long la finesse du geste et l'intelligence du jeu.

















