En Voix avec l’EIC, à la Cité de la Musique
Le concert est court mais l'émotion à son comble avec les deux pièces inscrites à l'affiche de l'EIC où La Horde d'après Marx Ernst d'Hugues Dufourt précède La nuda voce de Francesca Verunelli donnée en création mondiale sur le plateau de la Salle des concerts.

Tiepolo, Blake, Poussin, Rembrandt, Courbet, Goya, Pollock, etc. sont autant de peintres « visités » par le compositeur Hugues Dufourt qui entretient un rapport très familier avec la peinture, cherchant à travers l'écriture musicale une transmutation des sensations visuelles en monde sonore.
C'est vers le peintre surréaliste Max Ernst et sa Horde que se tourne le compositeur dans cette pièce de 2022, pour en capter l'énergie du geste et les forces qui l'habitent : « La Horde montre l'irruption de silhouettes hagardes, hérissées, véhémentes, prêtes à passer à l'acte », nous dit-il : une matière bruitée (frottage énergétique rappelant les techniques du peintre) amorce la trame sonore qui s'élabore : gestes musclés, maelström incandescent aux sonorités acérées. Dufourt écrit le timbre, hybride les couleurs instrumentales, brouillent les hauteurs (steel-drums très actifs), faisant appel à un riche set de percussions dont il est l'éminent spécialiste.

Des trouvailles timbrales, comme cette planche géante énergiquement grattée par un des percussionnistes, donnent du relief. Le son est « à l'os », abrupt, d'une violence inouïe, la musique implacable et sans concession, initiant des répétitions, rotations mécaniques effrayantes. Tout comme la contrebasse (Nicolas Cosse), le piano (Dimitri Vassilakis) a sa cadence puissamment réverbérée avant celle de la flûte (Emmanuelle Ophèle) dont les sons-fusée éruptifs et sauvages sont diffractés par la percussion. Sous le geste engagé de Pierre Bleuse, l'interprétation est saisissante, révélant un monde sonore d'une force encore inédite chez le compositeur.
La nuda voce, pour soprano, mezzo-soprano et ensemble (enrichi de trois sets de percussions, un accordéon et un clavier électronique), s'inscrit dans un vaste cycle consacré à la voix et ses métamorphoses où la compositrice italienne Francesca Verunelli poursuit une réflexion très personnelle sur la voix humaine. « La voix nue » est une voix encore dépouillée de langage, de représentation ou d'identité sociale, réduite à sa vibration la plus essentielle.

Créée en plusieurs étapes, entre les Donaueschinger Musiktage, Wien Modern et la Philharmonie de Paris, l'œuvre achevée est d'envergure (50'), conçue en trois mouvements, explorant différentes incarnations de cette vocalité primitive. Dans la première partie, la soprano Johanna Vargas mêle sa voix aux sonorités des instruments dont elle épouse la douce oscillation : musique de la fragilité et de la discontinuité, entre sons et bruits, fluidité et déchirure, jusqu'à ce que la chanteuse se détache de la masse instrumentale pour assumer son rôle et incarner pleinement son chant.
Le deuxième mouvement fait intervenir la voix de mezzo (Helēna Sorokina) dans un temps toujours très étiré, berceuse d'une grande sensualité, enveloppée des voix/souffle des instrumentistes, dans l'ambiguïté des sources, les chanteuses jouant également de l'harmonica : chant diphonique de la mezzo, hybridation des timbres… L'écriture est soumise à un lent processus qui porte l'incantation, amplifie les résonances, creuse l'espace et immerge l'écoute.

On aimerait à cet instant que la musique s'entende d'elle-même sans la présence d'un chef… Et c'est précisément ce qui advient dans la dernière partie qui ouvre l'espace du collectif et abolit toute hiérarchie. Pierre Bleuse quitte son podium pour rejoindre la communauté des musiciens et tout le monde se met à chanter, excepté le percussionniste à sa batterie dont l'effet bruité (comme un feu qui crépite) sous-tend le chœur des voix : le texte choisi par la compositrice est celui d'un poème anonyme sur la perte de la voix, appartenant à la tradition orale de sa région : « Où est ma voix, où est-elle partie ? ».
Ainsi s'interroge la compositrice dans La nuda voce, son chef d'œuvre assurément, qui gagne, avec l'exécution des musiciens de l'EIC, sa subtilité de facture et sa profonde humanité.
Crédit photographique : © Anne-Elise Grosbois

















