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Louis Aubert, l’homme de « la forêt bleue »

Artistes, Compositeurs, Portraits

Texte rédigé par Patrick Marie Aubert dans le cadre des représentations de l’opéra en deux actes « La forêt bleue » de Louis Aubert qui sera donné les 4, 7 et 8 avril 2003 au CNR de Nantes. Patrick Marie Aubert, Chef de chœur de l’Opéra de Nantes vient d’être nommé au même poste au Théâtre du Capitole de Toulouse.

 

L’homme de « la forêt bleue »Mince, le profil aigu, vif et léger, homme de toutes les virtuosités pianistiques, des déchiffrages les plus périlleux, toujours prêt à d’abondantes dissertations sur la musique, orchestrateur hors pair, est né non loin de Saint-Malo, à Paramé, le 19 février 1877, la même année que Paul Ladmirault. Un Breton donc, mais qui n’a rien retenu de sa région d’origine si ce n’est la forêt de Brocéliande habitée par les fées et les ogres !

Créateur du « Pie Jesu », des « Valses nobles et sentimentales » et des « Chansons madécasses »

Tout jeune enfant, il se fait connaître par ses aptitudes musicales. Pourvu d’une voix adorable, il est engagé à Paris comme soprano solo à l’église de la Madeleine ainsi qu’à celle de la Trinité. Pour lui permettre de remplir son double office, la riche paroisse de la Madeleine prévoit dans son budget la voiture qui est mise à sa disposition tous les dimanches matin afin qu’il puisse se rendre d’une église à l’autre sans encombre tout en y déjeunant…C’est à la Madeleine que crée en 1888 le « Pie Jesu » du Requiem de Fauré. Possédant une étendue vocale assez rare chez un enfant, il affronte sans peine les tessitures les plus tendues et atteint aisément le contre-ut de l’« Inflammatus » du Stabat Mater de Rossini. Edouard Colonne lui confie la partie de soprano solo dans la Messe de Weber lors de sa première audition au Châtelet puis à Notre-Dame.

Au Conservatoire, Aubert étudie le piano avec Diémer, l’harmonie avec Lavignac et la composition avec Fauré. Il écrit à quinze ans sa première mélodie, Sous bois. Le 17 novembre 1901, les Concerts Colonne donnent la première audition de sa Fantaisie pour piano et orchestre. Louis Diémer interprète en personne la partie de piano. Lui-même pianiste de grand talent, Louis Aubert est choisi par Ravel pour créer Valses nobles et sentimentales et Chansons madécasses. Ayant adopté le pays basque comme seconde patrie, Aubert fait d’ailleurs preuve d’indéniables affinités artistiques avec Ravel, alors même qu’une prédilection plus marquée pour les effets de fondu et de flou impressionnistes trahissent sa fascination pour Debussy. Son art, comme celui de Ravel, est à la fois populaire et raffiné, enjoué et passionné.

Louis Aubert a en outre collaboré comme critique musical à différents journaux (Chantecler, Paris-Soir, Opéra…) En 1956, il est élu membre de l’Institut, et succède deux ans plus tard à Florent Schmitt à la présidence de la Société Nationale de Musique. Officier de l’ordre des Arts et des Lettres, ce grand artiste meurt à Paris en 1968 dans une indifférence quasi totale.

« La forêt bleue »

De la vaste production de Louis Aubert, nous ne citerons que les Six Poèmes arabes (1917) pour voix et orchestre, le ballet La nuit ensorcelée, prestigieuse orchestration de la musique de Chopin, et surtout son chef d’œuvre symphonique La habanera (1919) dont les concerts du monde entier ont popularisé le thème.

Un tempérament aristocratique porté vers un extrême raffinement harmonique perce au travers de son premier chef-d’œuvre, La forêt bleue, dont le début de la composition date de 1904. Transposant à la scène la féerie des légendes enfantines de Perrault, ce conte lyrique est créé à Boston en décembre 1911 sous la direction d’André Caplet. Le succès est immédiat : douze rappels le soir de la première, au point que ce spectacle sera repris sur la même scène en mars 1913. Il faut mentionner une première lecture publique à Genève quelques mois avant les représentations américaines, mais ce n’est que le 9 juin 1924 que Petit Poucet et Chaperon rouge posent le pied sur le plateau de l’Opéra-Comique, où l’ouvrage est repris en 1935. La radiodiffusion française en offre plusieurs versions à ses auditeurs entre 1945 et 1967. En 1960, une série de représentations en est donnée au Théâtre Graslin de Nantes en coproduction avec l’Opéra de Lille avec, entre autres, Jane Berbié et Irma Kolassi. L’admiration du compositeur pour Debussy et Ravel est particulièrement manifeste dans cet ouvrage. Comment en effet ne pas penser ici à Pelléas et Mélisande qu’Aubert avait vraisemblablement entendu lors de sa création en 1902 ? Plus étonnante est la similitude avec Ma mère l’Oye que Ravel n’écrira pourtant que vers la fin de l’année 1911, année au cours de laquelle Aubert met la touche finale à la composition de La forêt bleue… Même inspiration des contes de Perrault, même bruissement d’où émerge le monde merveilleux des fées, même atmosphère étrange et féerique, mêmes personnages (Belle au bois dormant, Prince charmant, Petit Poucet, fées…). Il suffit d’écouter les quatre premières notes de la partition, le thème primesautier du Petit Poucet, la fraîcheur ingénue du thème de Chaperon rouge pour entendre toute la féerie de cette musique. Louis Aubert se met avec la plus discrète émotion à hauteur de poitrine de ses petits héros. Il écoute battre leur cœur minuscule, il croit en eux, il les aime. Son art délicat peint leurs gestes menus, leur rire léger, leur terreur fugace, leurs larmes vite séchées, leur éternelle chanson. Pour eux, il fait briller une goutte de rosée, battre l’aile d’un papillon, broder la robe d’une fée, vocaliser un rossignol, tinter un angélus, scintiller une étoile, bourdonner un rouet, hurler un grand méchant loup, rythmer un refrain bachique d’un ogre grand croqueur de marmaille… Une œuvre à découvrir d’urgence pour garder un cœur d’enfant.

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