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Cecilia Bartoli, mezzo-soprano

Artistes, Chanteurs, Entretiens, Opéra

Présente-t-on encore Cecilia Bartoli? La star du chant n’a plus besoin de se montrer. Ses concerts affichent plus que complet, ses disques s’arrachent. Elle triomphe partout. Elle pourrait s’enfermer dans la tour d’ivoire qu’on bâtit autour d’elle. Se rendre inaccessible. Si elle reste discrète, secrète, elle ne rechigne jamais à donner de sa personne pour offrir sa passion : la musique. A l’issue d’un formidable concert donné à Martigny, la sympathique diva a bien voulu accorder son temps aux lecteurs de nos colonnes.

Notre dossier : Art lyrique

 

ResMusica : Votre manière de chanter véhicule beaucoup d’émotion à qui vous entend. Comment faites-vous pour contenir la vôtre ?
 : C’est difficile à expliquer. La musique réussit à vous emmener dans une dimension complètement étrange. C’est du moins l’effet que la musique me fait. La belle musique. La musique pleine d’émotions, de couleurs. Par exemple, Caldara est un compositeur extraordinaire, un compositeur qui joue beaucoup sur la polyphonie. Si piangete pupille dolente est un air déchirant. En racontant musicalement le personnage de Santa Francesca Romana, aux pieds de son mari mort assassiné, Caldara écrit une musique très émotive. La douleur de Santa Francesca Romana est au-delà des larmes, elle devient de plus en plus insoutenable. En m’imprégnant du rôle et de la musique qui l’accompagne, ces moments de douleur extrême joués par la descente des violons, suivie des seconds violons, des altos et enfin des violoncelles, me donnent l’impression d’une entaille qu’on me ferait à la gorge, une incision de plus en plus profonde. Alors, quand on veut s’intégrer dans un personnage aussi bien théâtralement que musicalement, on s’enveloppe de ses émotions et on en sort avec l’explosion de nos propres sentiments.

RM : Ce sont les beaux moments de votre art?
CB : Des moments extraordinaires où l’artiste vole sur une autre planète. Mais on ne peut pas les programmer, ni les contrôler. C’est la musique qui opère cette magie avec le public. Dans un studio d’enregistrement, on essaie toujours d’arriver à un très haut niveau d’interprétation, mais, l’échange avec le public, qui lui aussi d’une certaine manière participe à l’émotion, n’existe pas. L’artiste transmet ses émotions au public qui les lui renvoie. Cet échange génère ces extases.

RM : Pensez-vous que le récital est plus fertile en émotions que la représentation d’opéras ?
CB : Oui, parce que l’artiste peut montrer toutes sortes de facettes musicales et théâtrales alors qu’à l’opéra, il n’est jamais qu’un seul personnage. Même avec les changements d’attitude qu’il peut exprimer tout au long de l’opéra, il n’est qu’un aspect de l’œuvre au milieu des autres personnages. Il ne participe qu’à une partie. Durant les trois heures d’un opéra, il ne chante rarement plus d’une trentaine ou une quarantaine de minutes, alors que, pendant les deux heures d’un récital, vous pouvez incarner plusieurs personnages.

RM : Dans ce monde baroque dans lequel vous vivez, ne vous sentez-vous pas parfois comme une étrangère à notre siècle?
CB : Le problème est que je suis en 2005 et pas dans au XVIIIe siècle. Ou du moins je n’en ai aucun souvenir. C’est donc avec ce que j’ai que je navigue dans cet univers actuel.

RM : Tout de même, il y a vous, Minkowski et l’ensemble instrumental, vous construisez une étonnante cohérence d’un art du passé?
CB : Effectivement, j’ai beaucoup de chance. Outre celui d’avoir reçu un don pour la voix, j’ai aussi une immense passion pour la musique. Mon travail rejoint ma passion. Partager cette passion avec d’autres musiciens comme Minkowski, m’exprimer dans un répertoire que j’aime me sont d’inestimables dons du ciel. J’ai commencé par le répertoire rossinien, le Belcanto, puis Mozart, pour revenir vers le répertoire baroque. C’est une musique qui plait beaucoup aux jeunes, aux jeunes de ce siècle puisque nous en parlons. Dans la musique baroque, on retrouve la mélodie, toujours très simple (bien entendu, en parlant du chant), très pure et dans le même temps très rythmée. Ces contrastes ajoutés à la flexibilité qu’il faut avoir dans le chant baroque, dans l’improvisation et les ornementations sont des éléments qui parlent aux jeunes parce qu’ils reconnaissent dans ces musiques, celles qu’ils entendent dans les radios d’expressions musicales actuelles. Ils en aiment les rythmes, l’énergie, les développements dévolus particulièrement aux instruments à vent. Je crois que sous certains aspects, la musique baroque est une musique moderne qui appartient aux siècles passés.

RM : Diriez-vous que cette musique s’apparente au swing du jazz?
CB : C’est vrai! comme au rap. La structure est très similaire avec le da capo. Le da capo avait la fonction d’exposer un premier thème, puis un second et de reprendre le premier thème avec des variations. Le da capo a une fonction psychologique. La première partie est destinée à familiariser le public avec la mélodie et les mots. La seconde partie est un développement de l’idée de la première partie. En revenant à la mélodie originale avec ses variations, la mélodie est automatiquement familière puisqu’on vient de l’entendre. Psychologiquement, la familiarité gagnée avec la première partie permet de lui donner des variations, des embellissements, du swing. Mais seulement si la mélodie de base est totalement assimilée. C’était la musique pop (populaire) du XVIIIe siècle. Celle d’aujourd’hui n’est pas si différente.

RM : Quels genres de musiques ou de musiciens écoutez-vous ?
CB : Comme chacun, j’ai mes périodes. De la musique symphonique à la musique romantique, etc. En ce moment, j’écoute des pianistes. Récemment j’ai reçu un enregistrement de Wladimir Horowitz jouant Domenico Scarlatti. Je l’écoute pratiquement en boucle parce que je lui trouve un génie et une fraîcheur incroyables. Même s’il a enregistré ce disque dans les dernières années de sa vie, il est resté un enfant. Les couleurs, le phrasé, j’ai trouvé tout cela d’une beauté extraordinaire et impressionnante. Chez les pianistes, j’aime aussi beaucoup Rudolf Serkin pour ne pas parler des pianistes actuels comme Barenboïm ou le jeune Kissin.

RM : Le jeune Kissin et la vieille !!!
CB : (Rires) Je dis le jeune parce qu’il a un visage d’enfant. J’ai d’ailleurs en projet de travailler avec Evgeny Kissin. Nous sommes en contact. J’ai aussi entendu Lang Lang à Salzbourg. Un pianiste chinois avec un potentiel extraordinaire. Mais, bien sûr, il faut voir comment se développeront toutes ces opportunités.

RM : Comment comparer ces artistes avec vous, voir leur carrière souvent dictée par une certaine mode alors que la vôtre s’est construite d’une toute autre manière ?
CB : Dans une certaine mesure, j’ai eu la chance de débuter ma carrière en étant encore très jeune. Il y avait une place pour moi. J’avais 21 ans, et Teresa Berganza qui dominait le registre des mezzo-sopranos avait 52 ans! Les talents d’aujourd’hui, la jeune génération, les nouveaux talents, ont entre 30 et 33 ans… Aujourd’hui, la scène est donc occupée par de relativement jeunes solistes. Ceux qui ont une dizaine d’années de moins qu’eux ont d’énormes difficultés à se faire leur place. Alors, on les lance sur le marché sans qu’ils aient eu la possibilité d’approfondir le véritable sens de la musique. Je dois beaucoup à ma mère qui, outre avoir été ma conseillère dans la manière de chanter, m’a aidée à aborder ma carrière d’une manière harmonieuse et non précipitée. J’ai eu le temps de me développer.

RM : Qui vous conseille aujourd’hui ?
CB : Techniquement, j’écoute beaucoup les chanteurs. Surtout ceux du passé parce que je leur trouve une plus grande personnalité que les chanteurs actuels. Aujourd’hui, nous sommes à des niveaux techniques très élevés. Mieux, la moyenne est plus haute que par le passé. Mais l’individualisme n’existe plus. Par exemple, l’Amérique comme la Russie nous envoient des chanteurs techniquement superbes, mais qui n’ont aucune personnalité. Ils n’ont pas fait de voyage intérieur à leur chant pour en extraire leur propre individualité, cette chose unique qui fait qu’un chanteur chante avec SA voix et non pas avec celle que lui aurait enseignée un professeur. Les couleurs, la personnalité n’existent plus. Nous vivons dans un monde de globalisation et tous doivent être sur le même niveau de globalisation. On doit manger ceci, on doit voir la télévision, Canale 5, Tele 4, on t’envoie toujours ces messages stéréotypés. On ne fait plus de discours réfléchis. Et cela vaut aussi pour la musique… On entend des musiciens qui jouent si bien du piano, du violon… Magnifique, mais de leur cœur, de leur âme, il ne sort plus rien!

RM : Dans votre nouvel enregistrement « Opera prohibita », votre technique de vocalises semble n’avoir jamais été aussi époustouflante. A quoi l’attribuez-vous?
CB : C’est du travail, beaucoup de travail. Une technique de respiration. Comme les plongeurs quand ils vont sous l’eau, ils doivent emmagasiner de l’air et n’utiliser qu’une petite partie pour subvenir à leurs besoins vitaux. Ici, c’est la même chose. Un chanteur est en apnée quand il chante. Il prend de l’air puis, il le laisse s’échapper en faisant vibrer les cordes vocales en n’utilisant que l’air nécessaire au son. Les traités de chant du XVIIIe siècle affirment qu’on contrôlait la technique des chanteurs en allumant une bougie qu’on plaçait devant la bouche du chanteur. Ils devaient chanter sans qu’elle s’éteigne. La flamme pouvait osciller mais ne jamais s’éteindre.

RM : Avez-vous expérimenté cette méthode?
CB : Bien sûr. Si cette méthode était bonne au XVIIIe siècle, elle devrait être aussi pour moi. Dans la colorature, on utilise souvent trop d’oxygène. Là aussi, il faut l’économiser parce les longues phrases musicales sont impossibles à chanter sans un parfait contrôle du diaphragme. Par exemple, dans Chiudi, chiudi i vaghi rai de Händel, je chante avec l’accompagnement d’un hautbois. L’instrument suit une ligne mélodique que la voix complète à la tierce. Sans dominer la technique de respiration, il est impossible de chanter cet air. En tronquant les phrases pour reprendre son souffle, on détruit l’effet merveilleux de la ligne mélodique. Cette musique a été écrite pour des castrats. Cela démontre qu’ils avaient des moyens vocaux incroyables.

RM : Avaient-ils donc des moyens identiques aux vôtres?
CB : Certainement, sinon le compositeur n’aurait pas écrit ces musiques.

RM : Parce que toutes les notes que vous chantez sont écrites ?
CB : Oui. Les très longues phrases musicales, les trilles, les triolets, les sautes d’octave, tout est écrit. Si Händel a écrit toutes ces notes, cela veut dire qu’il avait les chanteurs capables de les chanter. C’est d’ailleurs ce qui manque aux chanteurs actuels. Aujourd’hui, les compositeurs écrivent la partition et nous les tendent en disant : chantez-la! Sans se préoccuper de savoir qui chante leurs musiques. Au XVIIIe, les compositeurs avaient en tête l’interprétation de leurs œuvres par des chanteurs spécifiques. Ils écrivaient pour eux. Mozart comptait sur de très grands interprètes. Il avait La Cavalieri, La Storace. Chacun composait pour mettre en valeur la beauté d’une voix. Quant à savoir comment toutes ces braves personnes chantaient ? Personne ne le sait parce qu’il n’existe aucun document pour nous en parler.

RM : Jamais un compositeur n’a voulu écrire pour vous?
CB : A la suite de mon concert de l’an dernier à Salzbourg, j’ai rencontré Wilhelm Henze qui m’a dit vouloir écrire quelque chose pour moi. Le projet existe mais, c’est un vieux monsieur alors je ne sais pas si le projet naîtra un jour… Mais il existe.

RM : Après le XVIIIe siècle, qu’allez-vous explorer?
CB : Si je me plais dans cette ambiance musicale, j’aimerais encore retourner plus loin. Dans la musique de la Renaissance avec Monteverdi, Caccini, Strozzi. Pour autant, je ne renie pas les compositeurs avec lesquels j’ai débuté ma carrière. J’ai récemment chanté Il Turco in Italia au Covent Garden et j’ai d’autres projets rossiniens. Rossini est un très grand maître de la technique vocale parce qu’il vient de cette école de compositeurs de la Renaissance.

RM : Avez-vous toujours eu cette idée de vous tourner vers le passé en matière de musique?
CB : C’est vrai que j’ai pris une route sensiblement différente de celle de mes collègues. En débutant avec le répertoire rossinien, on poursuit normalement sa carrière vers le Belcanto, le romantisme et le vérisme. J’ai fait le voyage inverse. Vers les fondements de la musique. Pour moi, l’Histoire est importante. Après Rossini, j’ai abordé Mozart. C’était merveilleux d’enseignements. Même s’il reste le génie absolu, j’ai voulu savoir quelles avaient été ses influences. Et ayant compris certaines choses de Mozart, je comprends mieux Rossini. Je peux le chanter avec un esprit plus ouvert parce que je sais d’où vient sa musique. Je suis les origines, les traditions de sa musique. Rossini n’a évidemment pas entendu Händel, mais il vient de ce creuset. Et si, en tant que chanteur ou musicien, vous ne faites pas ce voyage initiatique vous aurez toujours une vision limitée de la musique que vous interprétez.

RM : Vous prétendez mieux chanter Rossini aujourd’hui que lorsque vous avez débuté, en terme interprétatif s’entend?
CB : Oui, beaucoup mieux. Je sais maintenant que le monde musical qui entourait Mozart était celui des musiques de Haydn et de Salieri. Je connais la musique qu’il respirait. Comme je comprends pourquoi Cimarosa ou Paisiello écrivaient de la façon qu’on leur connaît. Toute cette connaissance fait une très grande différence entre ma manière actuelle de chanter et celle que j’avais de chanter alors.

 

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